13 Novembre

12 Jan

Alors finalement, je publie ce récit, écrit le 15 novembre. C’est sans doute parfois grandiloquent, un peu ridicule, mais je ne peux plus y retoucher maintenant. J’avais décidé de le garder pour moi, puis non, et puis si… et finalement, non. J’ai avancé, je ne sais pas. J’ai lu un témoignage d’un de « mes » patients dans un journal ; j’ai été voir un psychiatre (2 fois) ; j’ai été payée (2 gardes). Je n’ai presque plus de boule au ventre en entendant des sirènes d’ambulance.

J’en profite pour adresser un immense merci au Pr. Juvin, chef de service des urgences de Pompidou. Il a été absolument formidable, recherchant les noms des soignants présents ce soir-là, prenant le temps de m’appeler, d’organiser ma consultation de psychiatrie, de m’offrir un café, de retourner dans le service avec moi, de faire des blagues sur les brancards en bordel pour me faire sourire au milieu de mes larmes, et même de reprendre de mes nouvelles un mois après.

***

Vendredi soir, j’étais chez moi quand l’horreur a déferlé sur l’écran de mon téléphone. SMS, WhatsApp, Twitter, Facebook… je compulsais frénétiquement toutes mes applications. Impossible de dormir. Un mail est arrivé, donnant la liste des hôpitaux en crise ; l’un est situé à 15 minutes à pied de chez moi. J’ai appelé sans trop réfléchir. Un urgentiste a décroché, visiblement perdu sous le nombre d’appels.

« Bon on te rappelle si c’est la merde. Bon en même temps c’est déjà la merde. Putain. Bon on te rappelle quoi. »

10 minutes plus tard, ça se confirmait : je suis partie de chez moi, soulagée de pouvoir faire quelque chose, quitter ma peur et agir concrètement.

Sur place, de nombreux médecins et infirmières attendaient les premiers blessés. Une équipe était postée à l’entrée pour envoyer les plus graves directement en réanimation ou au bloc opératoire.

À l’intérieur, je retrouve une amie interne, on se serre dans les bras. Dans l’équipe, il y a de tout : des médecins de l’hôpital et des médecins libéraux (généralistes, psychiatre), des internes du service et des internes extérieurs comme moi. J’essaie d’assimiler les rudiments du logiciel et du fonctionnement des urgences, mais soudain les portes s’ouvrent : les ambulances sont là.

Le service s’est alors transformé en scène de guerre.

Première transmission : plaie par balle, sédation par Morphine et Kétamine. Des médicaments lourds, le second n’est prescrit quasiment que par des anesthésistes-réanimateurs. Je demande la dose reçue, le médecin me répond qu’il n’en sait rien, que personne ne note là-bas, que ce n’est pas possible. À partir de ce moment-là, je suis entrée dans un autre monde.

J’ai appris à examiner une blessure par balle. À la première, je suis restée interdite quelques secondes, réfléchissant à ce que j’étais censée regarder… on ne nous apprend pas ça à la Faculté.

J’ai vu un pied déchiqueté.

J’ai voulu serrer très fort dans mes bras un grand gaillard tout perdu.

Nous avons lavé une femme couverte de sang. Celui de son mari, mort sur elle pour la protéger.

Nous avons réduit l’épaule d’un type qui avait glissé sur des cadavres.

 

Les chefs circulent, jettent un coup d’œil, donnent de brèves consignes. Les infirmières se démènent pour prélever les bilans, passer les antalgiques, pousser les patients en radio… La solidarité est immense.

Lorsque le flux est endigué, le chef de service rassemble tout le monde pour faire le point. Les noms des patients sont égrenés, accompagnés de brèves transmissions. Je prends alors conscience de la nuit que nous avons traversée, tous ensemble.

Ce soir, il n’y avait ni chef ni interne ni externe, ni médecin ni infirmière. Il y avait des camarades de combat sur un champ de bataille.

Je suis rentrée chez moi en fin de nuit. Sur ma route, un arrosage automatique s’est déclenché ; ça n’a l’air de rien évidemment, mais je suis restée 5 minutes à regarder l’eau couler. La vie continuait, le monde tournait encore, et l’arrosage automatique s’était déclenché comme tous les jours à cette heure-là. Il en faut peu parfois pour se sentir vivant.

Depuis, on m’a dit merci, on m’a dit bravo. Je ne sais pas. J’ai plutôt l’impression d’avoir eu un immense privilège : le privilège d’avoir été là, témoin de cette fraternité, de cette humanité qui s’est déployée au milieu de l’horreur.

Là où le mal abonde, la Grâce surabonde.

Là où est la haine, que je mette l’Amour.

En réponse à la folie meurtrière, un signe de Miséricorde.

Anakin et la Miséricorde

22 Dec

Non, ce blog n’est pas mort. Certes, ça fait longtemps que je n’ai pas écrit ici, alors je vais tâcher d’être originale.

Je vais donc vous parler de Star Wars. Mouhaha.

Bon, il faut savoir que je n’ai pas du tout grandi là-dedans, que je n’en avais vu que quelques bouts du 4 jusqu’à il y a peu. Et puis finalement, on se demande pourquoi, j’ai décidé de mettre fin à 25 ans d’ignorance crasse, de référence incomprises et de sourires gênés. J’ai pris le taureau par les cornes et Maître Yoda par les oreilles, et je me suis lancée. Je sais que les fans recommandent de les voir dans un certain désordre, mais moi je suis bien trop psychorigide pour ça. J’ai commencé par le 1 et je finirai par le 7.

Bree-Van-de-Camp

Le collier de perle en moins, et les cheveux en bordel en plus.

Et donc, j’ai regardé le 3 hier soir. Croyez-le ou non, ce fut une énorme claque spirituelle pour moi.

Observer Anakin en prise avec sa peur, sa souffrance et sa colère, le voir s’éloigner à petits pas du coté clair de la Force et de son propre côté lumineux, puis finalement le regarder basculer totalement dans l’obscurité… Je suis peut-être super ridicule, mais j’avais une grosse boule au ventre. Je me suis surprise à prier pour qu’il découvre la Miséricorde divine. (Bon ok, ça c’était ridicule).

Mon visage s’est déjà durci comme le sien. Mes yeux se sont déjà assombris comme les siens. Je me suis déjà perdue comme lui-même se perd.

La seule différence, c’est que la Miséricorde me rattrape toujours. « Même si tu Lui as fait de la peine, rappelle-toi qu’un abîme appelle un autre abîme et que l’abîme de ta misère attire l’abîme de Sa miséricorde », disait Elisabeth de la Trinité. Ce n’est pas facile parfois, c’est même toujours difficile : quitter sa colère, choisir la paix, demander pardon et ACCEPTER ce pardon, c’est la grandeur de l’homme libre.

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On ne m’enlèvera pas l’idée qu’il a surtout besoin d’un gros câlin.

Revenons à ma claque spirituelle, une claque à l’envers. Que serait le monde sans Miséricorde ?

C’est un mot bizarre, un peu ancien, un peu poussiéreux pour certains. Pardon, compassion, pitié, réconciliation, amour, grâce, tendresse, bonté, fidélité, consolation… Un peu tout ça à la fois. Le mot hébreu fait carrément référence aux entrailles de Dieu.

Voilà, un amour qui vient des entrailles même de l’Amour, un amour viscéral pour chacun. Un amour que nous sommes appelés à vivre : « aimez-vous comme je vous ai aimés. »

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Si tu reviens, j’annule rien mais je te pardonne tout.

La Miséricorde, c’est les larmes de Pierre après son triple reniement.

La Miséricorde, c’est l’assassin de Ste Maria Goretti pardonné par la mère de sa victime.

La Miséricorde, c’est Jacques Fesch, condamné à mort qui se convertit en prison.

La Miséricorde, c’est Mère Teresa à Calcutta.

Miséricorde quand tu donnes aux pauvres, miséricorde quand tu vas voir ta grand-mère à l’hôpital, miséricorde quand tu demandes pardon à ta coloc de n’avoir pas fait le ménage, miséricorde quand ta coloc te pardonne (elle est formidable) (bisous choupette <3 ), miséricorde quand tu berces ton enfant, miséricorde quand tu fais confiance à un petit pour l’aider à devenir grand.

Miséricorde quand tu t’aimes toi-même avec tes faiblesses et bassesses, quand tu vas te confesser, accueillant avec confiance le regard d’amour divin posé sur toi ; miséricorde quand tu choisis la vie et non la mort ; miséricorde quand tu t’émerveilles devant la beauté de ce que tu es.

La Miséricorde, c’est ce qui change nos cœurs de pierre en cœurs de chair. Celui qui aime connaît Dieu, car Dieu est amour.

Je vous souhaite à tous un très joyeux Noël… Dieu se fait homme pour que l’homme soit Dieu, MISÉRICORDE !

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Des vieux et un Dieu

13 Aug

100 ans, ça fait tout pile un siècle. (Même que 1000 grammes ça fait 1 kilo).

Un siècle d’histoire et de rides qui présentement me contemple depuis un brancard des urgences, et semble de très mauvaise humeur. 

« Je veux rentrer chez moi. Je n’aime pas l’hôpital. J’ai 100 ans alors ça va maintenant, hein ! ». 

Choupinette. Elle est toute renfrognée, toute recroquevillée sur sa douleur de ce qui se révélera être une fracture du col de fémur, toute obstinée à rentrer chez elle. Nous parlons toutes les deux, elle me raconte sa vie. Sa déportation dans un camp de concentration (ça, ça a été dur »), son mariage avec un homme fragilisé par les horreurs de la guerre (« mais il était gentil, assez pour me supporter »), sa carrière de cheffe d’une équipe de femmes (« de toute façon moi je n’aime pas les bonnes femmes, toutes des feignasses »), son fils de 80 ans (« il n’a pas d’enfants alors il vient faire le ménage chez moi »).

Je l’examine, lui demande le silence pour écouter son cœur (« non mais moi je n’ai pas de cœur »). Elle en a bien un, même qu’il souffle fort, c’est ce que je lui réponds.

Je lui explique le programme: une prise de sang, une radiographie, et puis l’hospitalisation.

« Sinon, docteur, plus simplement: une piqûre pour me tuer ? »

Plus simplement… ben tiens. Je souris, je réponds que je sais écouter, voire soigner, mais pas tuer. Je lui dis que ce n’est pas possible la piqûre, justement parce qu’elle a un cœur. Elle me redit que non, je lui redis que si. Qu’on va le trouver ensemble si elle veut bien. Elle bougonne un peu, puis elle dit d’accord, mais que là elle est fatiguée parce qu’elle a raté sa sieste pour venir ici.

Une vraie choupinette.

***

Aujourd’hui c’était elle, demain ce sera un autre, et ainsi de suite. Chaque jour, les urgences accueillent des personnes âgées, qui demandent de manière plus ou moins précise à en finir. Certains veulent la fameuse piqûre, d’autres qu’on les laisse tranquilles, d’autres encore sourient avec indulgence devant mes efforts pour les guérir. Et toujours, cette question… « à quoi bon ? Je suis trop vieux, trop vieille, j’ai enterré mon mari, mes amis, mes collègues et tous mes chats/mes chiens/mes lapins. Je mange et je regarde la télé, je ne sais plus broder, je ne sais plus marcher sans aide. Le 5 du mois, le médecin vient me voir à 17h environ. Le mardi soir, mon fils appelle. Et quelque fois par an, ce sont mes petits-enfants… mais franchement, ils ont autre chose à faire que de me supporter. Je ne sers à rien. Je suis un poids. Et maintenant, je vais être à l’hôpital, ça va les inquiéter, il vaudrait mieux en finir tout de suite ! »

Aucun prof ne m’a jamais appris ce qu’il fallait répondre. Le mot-clef pour le concours de l’internat était « psychothérapie de soutien », ce qui m’avance prodigieusement peu, voire pas du tout.

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Alors du coup, j’écoute avec attention les deux personnes qui me parlent: le patient… et le bon Dieu. Père, Tu m’as mise sur sa route, alors que veux-Tu que je dise à Ton enfant chéri, fatigué de la vie ?

Parfois ça marche. Mardi, la dame était toute triste de n’être qu’un passé et s’est avoué jalouse de mon avenir, je lui ai répondu qu’il n’y avait que le présent qui nous appartenait pour de vrai, quel que soit notre âge. Après un silence, elle a dit que c’était peut-être vrai finalement.

Mais souvent, je ne sais pas quoi dire.  C’est vrai quoi, Père, franchement, je le comprends mon patient. Passé 90 ans, que veux tu qu’il vive encore ? Il peut encore aimer ? Mais aimer qui, il est tout seul ! Se laisser aimer ? Il est tout seul ! Regarde Père, j’ai mis deux mois à apprendre par hasard que ma voisine octogénaire était morte, tellement elle était seule dans son propre immeuble. La vieillesse, c’est solitude et ennui, même Toi Jésus Tu n’as pas porté ce fardeau alors POUET POUET, Tu peux toujours parler maintenant.

Enfin non, justement, Tu ne peux pas parler; je suis bien trop révoltée pour pouvoir T’écouter.

Voilà… C’est peut-être ça mon problème: il faut que j’arrête d’engueuler le bon Dieu quand je ne Le comprends pas (d’une manière générale, ça me semble une bonne idée #tip). Il faut que je L’écoute, et si je n’arrive pas à Le comprendre… Lui faire confiance quand même.

Seigneur, je ne comprends ni le sens de certaines vies ni le sens de certaines souffrances, mais je veux croire en Toi, en Ton amour. Si Tu le veux, je veux bien servir d’instrument au service de mes patients pour leur transmettre Ta consolation, Ta miséricorde… Ton Amour. Bisous.

Ps: ceci étant dit, j’écoute aussi mon intelligence, héhé. Si vous avez des conseils/trucs pour m’aider, je prends ++++++++++++++++++++++++++. Merci !

Un homme va mourir

30 Jun

Un homme va mourir.

C’est un homme âgé avec une infection pulmonaire cognée, un corps épuisé… il sommeille déjà, ouvre les yeux parfois. Ses genoux sont marbrés, ses mains sont froides. Il faut que je prévienne la famille.

Un bref instant, j’espère qu’il n’y aura que des enfants. L’annonce est bien plus facile avec des enfants, bien plus qu’avec une épouse. Perdre un père, c’est moins terrible, moins « ensolitudant » que de perdre le compagnon de toute une vie.

Pas d’enfants, juste une femme un peu plus jeune, assez chic, très classe. Elle est là dans le couloir.

C’est parti. J’applique mon plan en trois étapes (à moduler en fonction de la gravité, évidemment).

***

Introduction : on n’a aucune certitude sur ce qui va se passer maintenant.

  1. Votre proche souffre de [insère ici les problèmes médicaux de ton patient], il est très faible, il y a un cap à passer, un gros cap
  2. Je suis très inquiète.
  3. On le suit là où il nous emmène. Pour l’instant, il a des antibiotiques/une hydratation/etc. S’il s’améliore, tant mieux. Si au contraire il s’aggrave, on fera tout pour l’accompagner jusqu’au bout, lui donner du confort. Et vous accompagner aussi.

Conclusion : écouter leurs larmes, leur donner un pauvre sourire. Leur demander s’ils sont joignables H24.

***

Combien de fois ai-je déjà vécu cette situation ? 10 fois ? 15 fois ?

Combien de fois vivrai-je cette situation dans ma carrière, cette confrontation à la souffrance d’un inconnu pleurant pour un autre inconnu ?

Et combien de fois me faudra-t-iil pour en être blasée ? Pour n’y penser que comme une chose à faire sur ma TodoList du jour ?

Je ne sais pas. Je croyais que ça ne m’arriverait jamais, pourtant la dernière fois avec cette petite femme chic, les mots m’ont semblé vides, machinaux. J’en étais à la deuxième partie de mon plan, quand soudain je me suis dit :

« Son homme va mourir, et tu récites des mots ».

Des mots tout faits, des mots déjà usés après une dizaine d’utilisations (Remboursez). Mais le problème n’était pas dans les mots, il était dans ma manière d’habiter ces mots. Ce jour-là, j’étais en mode pilote automatique.

J’étais fatiguée, physiquement, psychiquement. J’avais eu plusieurs décès et autant de diagnostics graves dans les jours précédents. J’en avais marre.

Un homme va mourir et ben tant pis pour lui, tant pis pour sa femme. Il n’avait qu’à pas vieillir. Voilà. Zut à la fin.

***

C’est difficile, de trouver le juste milieu entre l’indifférence endurcie et l’implication épuisante.

***

Un homme va mourir.

Ce jour-là, j’ai vaincu mon endurcissement en faisant quelque chose que je n’avais jamais fait, vous allez trouver ça incroyable : je suis allé voir mon patient endormi, je lui ai tenu la main, et je lui ai fait le coup du plan en trois parties, avec quasiment les mêmes mots… mais cette fois-ci, avec sa main dans la mienne. Forcément, le pilote automatique n’a pas résisté.

Il y a quelques jours sur Twitter, des médecins parlaient de la mort et l’un d’entre eux a dit quelque chose sur « le privilège sacré d’être présent à ce moment-là ». A l’heure de l’agonie, je suis moins le médecin que l’être humain. La vie va être retirée à cet homme, comme elle me le sera un jour aussi. L’heure est solennelle, un homme va mourir, cet homme précisément. Il a vécu toute une histoire, ses proches en témoignent ; il touche au terme et nous sommes un peu les gardiens de cette fin de course. Un moment unique nous est confié.

***

Un homme va mourir et c’est mon métier d’être là.

Un homme va mourir et je suis touchée.

Un homme va mourir et je ne serai pas endeuillée.

 

Lettre à un.e athée

10 May

Je ne suis pas meilleure que toi.

Si on avait chacun une balance avec d’un côté le bien et de l’autre le mal dont nous sommes responsable, beaucoup d’entre toi s’en sortiraient bien mieux que moi. J’en connais un certain nombre dans le monde médical, par exemple.

Je suis juste… plus chanceuse.

En effet, j’ai l’immense chance de connaître un peu mieux chaque jour la Miséricorde de Dieu, Son amour immense pour moi, Sa volonté de vivre avec moi pour l’éternité. Je fais le mal, je tombe et je retombe, tout comme toi et sans doute pire que toi ; MAIS je crois à Son pardon qui me relève, à Son amour qui m’aime telle que je suis. Ca change tout, comme tu peux l’imaginer. :) 

 ***

J’ai parlé souvent avec toi, et je sais que souvent à ce moment-là tu veux répondre avec deux grands yeux compatissants, you know nothin’ Jon Snow. (Le nouvel épisode c’est demaiiiiiiiiiiin !)

La voie de la sagesse moi j'dis.

La voie de la sagesse moi j’dis.

 Bref. Souvent, tu dis que j’invente cet Amour, cette Miséricorde, que je comble le manque du père, que la vie est plus facile avec un Dieu Tout-Amour, que toi tu es plus fort et que tu affrontes la vie en vérité, sans te cacher derrière un bisounours, fut-il tout puissant.

 ***

Je ne suis pas une intellectuelle et les concepts abstraits me font un peu peur, alors je réfléchis plus avec mes tripes qu’avec mon cerveau, en plus c’est vrai il y a des neurones dans le tube digestif. Peut-être que tu as raison, peut-être que Dieu n’existe pas, peut-être que la psychanalyse suffit pour tout expliquer. Je ne peux pas éliminer cette hypothèse, après tout… N’empêche que mes tripes et moi on a de gros doutes là-dessus.

Tu vois, je pensais à tout ça en allant à la messe ce soir. Je n’avais aucune envie d’y aller, aucune envie de devoir assumer ma misère, j’en ai marre de Sa miséricorde, j’en ai marre de lâcher prise, j’en ai marre de Le laisser m’aimer quand zut quoi je ne suis pas aimable, j’en ai marre de ne pas me laisser désespérer tranquillement, j‘en ai marre de devoir ouvrir la porte de mon cœur à un amour immense que je ne mérite pas du tout, j’en ai marre d’accepter d’être si petite, j’en ai marre d’accepter d’être une merveille.

Non ce n’est pas contradictoire, c’est juste complexe.

Bref, mes tripes votaient pour un retour illico presto sur mon canapé, et c’est justement ce qui me fait douter de ton histoire de psychanalyse. Tu vois… croire en Dieu, ce n’est pas confortable, en tout cas pas pour moi. Je me retrouve trop souvent en rébellion contre Dieu pour croire que c’est moi qui L‘invente, ou alors je suis SM mais je crois pas non plus. Je refuse trop souvent l’infini de Son pardon pour que cette idée complètement absurde vienne de moi.

Ce n’est pas confortable du tout d’être aimée telle que je suis et non telle que je voudrais être, d’accueillir Son pardon à chaque chute, de lâcher prise sur ma misère pour saisir la corde du Salut, bref d’espérer en Sa miséricorde (j’ai toujours adoré ce jeu de mot, je suis contente d’avoir pu le caser celui-là, #PetitBonheurDuJour).

 ***

Croire que Dieu m’aime inconditionnellement, ça veut dire que je dois accueillir Son amour dans tout ce que je suis, même et surtout dans mes facettes les plus détestables.

Croire en cet Amour, c’est être appelée à aimer comme Lui. M’aimer moi, t’aimer toi, L’aimer Lui. C’est l’Evangile du jour : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » ; venant d’un type qui s’est laissé crucifier par amour, ça te pose une certaine exigence hein quand même.

Croire en Dieu, je te promets que ce n’est pas simple. C’est génial et formidable et le meilleur truc de toute ma vie, mais ce n’est pas simple. Je suis arrivée à l’église avec l’impression d’avoir affronté un puissant vent de face, et d’avoir perdu 10 kilos (juste une impression, hmmmpf).

 ***

Je sais bien que ce brillant argumentaire made in Mes tripes® ne va pas te rendre croyant, d’ailleurs ce n’était pas le but. De toute façon, croire c’est avant tout rencontrer Dieu, d’une façon ou d’une autre. Mais voilà, ça me semblait être important pour l’idée que tu peux éventuellement te faire de Lui.

***

Dieu n’est pas un bisounours, Dieu est Amour.

C’est bien plus rude, et c’est bien plus mieux !

La beauté des petites fleurs

19 Jan

« Bonjour madame, comment ça va ?

-Très mal. Moral au plus bas. Soit vous me le remontez, soit vous m’achevez. »

Rester sereine, repousser mentalement quelques tâches du jour au lendemain, ne pas soupirer. S’asseoir, sourire, questionner.

La première fois que j’ai entendu un patient exprimer sa souffrance psychique, son sentiment de non-sens, son envie de mourir… j’étais tout juste externe. Premier stage. Je me souviens avoir été choquée mais surtout très gênée : face à un patient en souffrance, j’étais tiraillée entre mon idéal chrétien d’oser des gestes et des mots d’amour, et mon éducation de médecin qui me disait de surtout « garder la distance pour me protéger, pas de compassion, que de l’empathie ».

(Je n’ai jamais saisi la différence, mais ça avait l’air important).

J’ai mis du temps avant d’oser prendre la main d’un patient sans me sentir parfaitement ridicule et gauche.

J’ai mis du temps avant de caresser une joue.

J’ai mis du temps avant de soutenir un long regard silencieux.

C’est tellement dur… et tellement beau.

Parler du sens de la vie, essuyer une larme, consoler une solitude, apaiser une peur. Accompagner, soigner.

« Maintenant je veux être entourée de gens gentils et doux. Je veux inspirer de la pitié.

-Vous ne m’inspirez pas de la pitié…

– Ah bon ? Je vous inspire qwaaaa ?

*sourire*

– Vous m’inspirez de la tendresse.

-Oh. Ca c’est bien. »

Jamais je n’aurais osé ce mot si je n’avais été seule avec elle. Peut-être un jour ? Après tout, c’est en écoutant mes chefs de soins palliatifs que j’ai beaucoup appris, je réalise aujourd’hui que ça ne devait pas être facile. C’est normal : la vulnérabilité a besoin de pudeur pour être assumée.

« Maintenant je suis fragile comme une petite fleur.

-C’est beau les fleurs…

*silence*

-Vous croyez vraiment, docteur ?

-Oui. Je suis sûre. »

Mystère…

12 Sep

« Bonjour madame ! Je suis Dopamine, je suis l’interne. »

Oh. My. God.

C’est ma bouche qui a dit ça. La petite fille en moi hésite entre sourire aux anges ou se cacher effrayée sous le lit (elle croit encore que ça marche, la choupinette).

 

Bref. Maintenant quand je vais à l’hôpital, j’examine toute seule mes patients, je décide presque toute seule de demander des examens complémentaires, je prescris des médicaments et je fais même des courriers : pas de doute, je suis bien une interne ! Enfin plus exactement, je suis Faisant Fonction d’Interne, ou FFI comme c’est écrit sur mon joli badge… Mais bon, il n’y a que deux personnes pour qui cette différence est importante : ma patiente Alzheimer qui s’est soudain cru revenue à la Libération de Paris, et mon chef qui me surcouve, un vrai papa poule. <3

 

Rentrée des classes, rentrée du blog, héhé !

Bon euh, je vous avoue que j’ai un peu perdu la main, j’ai déjà écrit quelques textes aujourd’hui dont je ne suis pas satisfaite, ils ont donc rejoint mon dossier cimetière brouillons. Du coup je vais faire court et pas chiadé, vous ferez avec, chers choupinets.

***

Du coup c’est nul, je dois retrouver une première phrase d’accroche alors que je suis déjà au quatrième paragraphe, nan mais vraiment Dopamine tu fais n’importe quoi.

Bon. Euh.

 ***

Comme vous le savez, je suis une catho à l’hosto. #scoop

(Ouais bah ça va, hein, je fais ce que je peux).

En conséquence de quoi, je vois des malades. #JournéeDuScoop

Ils sont chacun dans leur chambre à attendre, et mes chefs et moi les voyons dans l’ordre, en partant de la chambre n°=1 jusqu’à la chambre n°=20… Enfin, dans l’idée. La réalité est qu’on zigzague entre les soins infirmiers, les toilettes, les séances de kiné et les sols mouillés. Et tout ce schmilblick s’appelle, tadaaaaam, la visite médicale. First point.

Second point, toujours lié à mon identité de catho à l’hosto : il m’arrive de réciter des rosaires chapelets dizaines en méditant sur des passages de la vie de Jésus (que l’on appelle mystères, admire la subtilité du titre de l’article maintenant) ; je vous avoue que spontanément j’ai tendance à préférer méditer un truc heureux plutôt que douloureux, du coup ça tombe souvent sur, tadaaaam, la Visitation.

 

Avouez que c’est bien amené.

 

Visite, Visitation… même combat ?

 

A ma connaissance, et surtout à la connaissance de Google, le mot visitation n’est utilisé que pour évoquer un épisode de la Bible : Marie, enceinte de quelques heures probablement – amuse-toi à calculer une date de fécondation quand le père c’est le Saint Esprit – part en toute hâte voir sa cousine Élisabeth. En effet, l’ange lui a dit juste avant de se tirer que cette vieille femme stérile était enceinte. Et cette parole suffit à Marie pour :

1/ croire en cette folie sans poser de questions

2/ se dire que potentiellement Élisabeth va avoir besoin d’aide, on n’y pense jamais mais ça n’a pas dû être drôle de cumuler les items de gériatrie et de gynéco. Tout ça avec un mari muet, grosse ambiance.

3/ que ok il vient de lui arriver un truc de fou, l’ange, l’Emmanuel, l’ombre de l’Esprit… mais bon le monde continue de tourner et ce n’est pas maintenant que Marie va commencer à se centrer sur elle-même et son nombril, fût-il distendu par un divin Fœtus.

 

Vas-y que je te selle Cadichon, et zou galinette.

Au bout de la route, Marie arrive et salue Élisabeth. Celle-ci s’apprête à répondre poliment comme sa maman lui a appris… Mais soudain, l’enfant tressaille de joie en elle, suite à quoi elle est remplie d’Esprit-Saint. Sa salutation se change en parole de bénédiction pour la « mère de son sauveur ». En réponse, Marie s’enflamme à son tour et proclame son Magnificat, son chant d’amour pour son Dieu de miséricorde.

 

Voilà, la Visitation de Marie à Élisabeth.

 

Et du coup, la Visitation de Dopamine à ses patients, ça donnerait quoi  ?

Savoir que l’autre souffre. Accepter de voir sa souffrance.

Savoir que je peux l’aider. Me former pour savoir le soigner.

Ne pas être centrée sur moi et ma vie, mais être centrée en moi pour pouvoir me tourner vers les autres.

Seller Cadichon.

Dire bonjour. (On dirait un cours de module 1 ce billet) (oui on a des cours pour apprendre à dire bonjour aux patients).

Porter Jésus dans mon cœur, pour pouvoir L’apporter à mon patient. Que la laïcité ne soit pas outrée, je ne parle pas de signes visibles : c’est un embryon de même pas deux semaines que portait Marie en son sein, en terme de discrétion ça se pose là. Mais voilà, il faudrait tout simplement « incarner Dieu ». Il me semble que c’est finalement le moyen le plus efficace – pas le plus évident, je vous l’accorde – pour témoigner de Dieu : être pour Jésus une « humanité de surcroit », comme disait la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, qui envoyait du pâté de licorne.

 

Prier le Saint-Esprit, car Lui seul peut faire de cette banale visite médicale une nouvelle Visitation.

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