21 Mars

28 mar

La première fois que j’en ai vu une, j’étais en maternelle. Elle m’a fait peur, elle était différente : elle s’essuyait son nez couvert de morve dans la serviette pour se sécher les mains. (Et ça fait super peur, faut l’admettre). Je l’ai sans doute regardée bizarrement, avant d’aller en parler à ma copine Camille. Elle, elle n’en avait pas peur : elle les connaissait, elle en avait même une dans sa famille !
Une personne trisomique.
J’ai eu beaucoup de chance : mon école catholique accueillait toute une classe de ces personnes, et nous partagions la cour de récré. Ma copine Camille avait (et a toujours) des parents formidables : chaque semaine, ils ouvraient leur table à trois de ces élèves, facilitant la vie de leurs parents. Du coup, j’ai grandi avec eux. Leur maitresse nous donnait quelques conseils pour leur parler, nous expliquait leur maladie… Pour le reste, ça s’est fait au fur et à mesure. J’ai appris leurs prénoms, leurs visages, leur caractères bien différents. J’ai appris leurs yeux bridés, leur souplesse, leur retard de croissance. J’ai appris leur retard mental, leurs colères parfois effrayantes, leur vision mauvaise. J’ai appris leurs sourires, leurs rires, leur exubérance.

Emmanuel, devenu notre chouchou avec sa petite boucle d’oreille,
Alexis, avec ses lunettes de travers et ses câlins soudains,
Amélie, qui mettait toujours le bazar dans les toilettes,
je me souviens d’eux bien mieux que de la plupart de mes camarades de classe de l’époque.

***

Il s’écoula ensuite plus de 10 ans avant que je rencontre de nouveau une personne trisomique. C’est un petit bébé qui vient de naître, il a environ un mois quand je le prends dans mes bras. Ses parents connaissaient le risque ; ils ont refusé l’amniocentèse, dangereuse et inutile quand la vie de l’enfant n’est pas remise en question par un diagnostic. À la naissance, ils ont pleuré, évidemment. Ils pleurent encore… et pourtant, ce bébé est là, dans mes bras. Il rend paisible tous ceux qui le portent, il est si vulnérable ! Si seul survivant d’une hécatombe, un cadeau d’humanité.

extra-chromosome

Ce n’est pas le bébé de mes amis, mais il est #choupinet tout de même.

***

Cours de gynéco : item n°31 : problèmes posés par les maladies génétiques (trisomie 21, mucoviscidose, syndrome de l’X fragile). Problèmes. Cette phrase glaçante de mon livre : « l’incidence de la maladie a beaucoup diminué grâce au dépistage prénatal ». Et cette autre, encore pire je crois : « en cas de diagnostic positif à l’amniocentèse, l’interruption médicale de grossesse n’est pas obligatoire ».

***

Un an plus tard, je suis l’externe de garde aux urgences. Nouvelle ligne sur l’écran, nouvelle entrée, motif : fièvre (ça m’avance, tiens). Je toque, je rentre, je tombe sur une patiente recroquevillée, visage cachée dans les genoux. Un homme est là, il m’explique travailler dans un centre pour handicapés. Ma patiente est atteinte d’un syndrome de Down, je mets deux-trois secondes à traduire en trisomie 21. Bon. Bon. Alors. Nouons le contact. 

"Bonjour madame, je suis le médecin, je viens regarder pourquoi vous êtes malade". Pas de réaction.
Deuxième essai : "vous êtes à l’hôpital, je vais vous toucher pour vous examiner". Pas de réaction.
Troisième essai : "bon euh madame je vais écouter les poumons dans le dos, d’accord ?" Pas de réactio… Aaaaaaaaaaah si tiens, le stéthoscope ne lui a pas plu DU TOUT. (Bon, ben au moins son Glasgow est à 15, brillant examen neuro de notre non moins brillante externe).
J’ai cru entendre des trucs bizarres, il faudrait faire une radio du thorax. J’imagine déjà le pire, mais miracle : le manip radio a une cousine trisomique, il n’a pas peur et prendra son temps. La patiente se détend, et finit par sourire.

 

Conférence de psychiatrie, un cas clinique sur un enfant autiste. C’est une pathologie tellement large et méconnue que le programme de l’internat ne nous demande que des connaissances basiques. Du coup, les questions fusent ce soir, avec pour beaucoup d’entre nous une grande découverte du monde de l’autisme, de la complexité de cette maladie, de la vie que peuvent avoir les patients, des dernières avancées scientifiques. Le conférencier nous parle d’une zone dans le cerveau, potentiellement en partie en cause.
« Mais alors monsieur, du coup ça veut dire qu’on va pouvoir dépister en prénatal ? On pourra proposer des IMG alors ?! »
La logique est bien ancrée.

***

La majorité de ma promo n’a jamais ne serait-ce que rencontré une personne trisomique. Il y en a qui croient que les trisomiques sont complètement dépendants, qu’ils ne savent ni se déplacer seul, ni se nourrir seul, ni même parler (une véritable révélation pour un garçon de ma promo, si si). Beaucoup de ces futurs médecins ne voient les personnes trisomiques que comme des malades, sans penser à la personne en tant que telle… Item n°31.

***

Le 21 Mars a eu lieu la Journée mondiale de la Trisomie 21. (Comme toujours, je suis en retard, disons que c’est le quart d’heure la semaine de politesse, et puis 7 jours c’est encore dans l’intervalle de confiance à 95% du 21 Mars). C’est donc à eux que je laisse le soin de conclure cet article (et ça tombe bien, je ne trouvais pas de chute) :)

 

Un homme précieux

10 fév

Il y a 10 ans, un homme rentrait de son boulot, d’un diner avec des amis ou d’un début d’histoire romantique – à 30 ans il avait l’âge, et puis cela me plaît d’imaginer un fleuriste amoureux. Je ne sais pas où est la vérité, mais cela n’a plus d’importance. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il conduisait sa petite 2CV.

Quand j’y pense, c’est un peu absurde, les dossiers médicaux : je connais la marque de sa voiture, mais pas la raison qui l’a mis à son volant ce jour-là, cette seconde-là, à cet endroit précis où le chauffeur d’un gros camion a perdu le contrôle de son véhicule et est venu écraser la jolie deudeuche.

2CV contre gros camion, le seul suspense était de savoir à quel point l’homme allait perdre.

La parole.
La compréhension des mots.
L’intelligence.
La continence.
L’équilibre.
La sensibilité.
La motricité, pour une grande partie.

Depuis 10 ans, cet homme vit en institution. Dix ans de bave, de couches, d’agitation, de lavements, de fauteuil roulant, de borborygmes. Dix ans sans mots, sans amis, sans lecture, sans travail.

Pour une bête histoire d’infection pulmonaire, cet homme est devenu mon patient.

 

Vous savez, ces pensées fugitives qui nous traversent, que l’on déteste, et que l’on chasse avant même de se les avouer vraiment ?

***

Je me suis demandé si cet homme était vraiment une personne.

***

Moi.

Moi, la fille catholique. Moi, qui veux voir en chaque patient le visage du Christ. Moi, qui veux soigner chaque patient comme si c’était le Christ. Moi, qui crois en la dignité absolue et inaltérable de chaque être humain. Moi ! J’ai pensé ça ! J’ai pensé que ce corps n’était plus qu’une mécanique cassée, qu’il était vide, un animal !

J’ai culpabilisé, vraiment. Je n’en ai parlé à personne, j’étais un monstre.

Et puis, je me suis mise en colère. Contre moi, qui suis capable de penser ça. Contre la société, qui fait vivre cet homme dans un tel isolement et dans une telle indifférence que moi, je deviens capable de penser ça. Contre la vie qui est si stupidement cruelle. Contre Dieu qui est censé être tout-puissant, et alors quoi, hein ? Sérieusement ?  C’était Ton jour de RTT, Seigneur ?

J’ai désespéré. Si une vie peut se briser si facilement, à quoi bon continuer à me battre ? Si Dieu se contente de pleurer sans changer les trajectoires des gros camions, à quoi bon croire en Lui ? Comment DÉCEMMENT peut-on espérer en un dieu qui pleure ??!

Et puis… et puis, il y a Frida.
Et puis, j’ai prié, et Dieu m’a rendu Sa paix.

Oui, j’ai pensé cela. Ce n’est pas grave, je n’ai pas à en avoir peur. C’était une pensée humaine, et c’est même important de la reconnaitre, de la nommer, de l’accepter. Oui, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux achever ce corps qui fut autrefois un homme.
Cela ne fait pas de moi un monstre, cela vient questionner ma vraie pensée, celle que j’ai  construite et réfléchie. Cela vient solidifier ma conviction : quelle que soit la perception que j’en ai, cet homme est une personne digne, capable d’aimer et d’être aimé. Une personne qui mérite encore plus mon attention et ma douceur, mon regard bienveillant et mes meilleurs soins. Une personne qui peut être heureuse, pourvu que son entourage ne lui dise pas le contraire, et n’agisse pas comme si le bonheur était désormais hors de portée.
Une personne.

Oui, la société ne s’en occupe pas parfaitement. Elle fait déjà beaucoup, et je suis fière de voir toutes les aides que mon pays donne à cet homme. Mais voilà… Il vit dans une grande institution médicalisée, dans une structure où le personnel est débordé ; je crois qu’il y a une infirmière pour 60 patients, la nuit. Apparemment, il n’a jamais de visite : une personne aussi déficiente ne semble plus avoir de place au sein de sa famille, de son groupe d’amis.
Alors je crois que je veux améliorer cette société, le regard qu’elle pose sur mon patient, les moyens humains et financiers qu’elle consacre à sa vie, à son épanouissement, à son bien-être. Je veux changer la manière que nous avons de voir la maladie, la déficience, le handicap. Je veux percevoir et faire percevoir la valeur infinie de cet homme si faible.

Et brièvement, pour flirter avec la polémique – je flirte si je veux d’abord– il est évident que la légalisation de l’euthanasie va dans le sens inverse. Donner un support légal à l’idée que certaines vies ne méritent plus d’être vécues, c’est condamner mon patient à plus ou moins long terme à la piqûre létale.

Oui, Dieu n’a pas empêché ce foutu camion de démolir le cerveau de mon patient. Oui, l’Église me demande d’espérer en un Dieu qui pleure. Cela a fait ma révolte, c’est désormais ma joie : je crois en un Dieu qui n’empêche pas tous les drames, et parfois souvent je ne comprends pas. Ce n’est pas grave : je choisis la confiance, car je crois que ce Dieu est présent à chaque instant, pour donner Son amour qui permet de traverser n’importe quel drame. Je crois qu’Il m’aime tellement que du haut de sa perfection… Il se laisse toucher, et pleure avec moi.

Et ça change tout.

Apprendre à être là.

12 jan

Il était environ 16h, je crois ; il me restait encore 2h30 avant de finir cette garde aux urgences. La matinée avait été agitée, beaucoup de patients, beaucoup d’énervement, beaucoup de cas qui ne ressemblaient à rien. Nous avions été déjeuner tour à tour, rapidement, sur le pouce, la ceinture nouée aux reins, les sandales aux pieds et le bâton à la main. Mais finalement le flux de patients s’était tari, et l’après-midi était particulièrement calme.

Il est environ 16h, et voici qu’une nouvelle patiente arrive. L’ordinateur m’apprend qu’il s’agit d’une AEG (Altération de l’État Général) chez une patiente de 89 ans, soit la pire combinaison possible à mes yeux d’externe : ça peut aller du syndrome grippal à la dépression mélancolique en passant par la découverte d’un cancer, la confusion sur fécalome, l’infection du poumon… Tout est possible, tout est réalisable.

J’entre donc dans la chambre telle une exploratrice en terre inconnue, armée de mon stéthoscope et de mon marteau réflexe, au taquet pour dégainer mon bon de radio ou de scanner… Prête à sauver une vie en somme ! (C’est beau, hein ?)

Tadaaaaaam !

Dopa l’exploratrice

Bref.

Je me retrouve en fait face à une frêle femme de 89 ans, qui m’explique doucement qu’elle a une masse abdominale et du sang dans les selles depuis plus d’un an, mais qu’elle a refusé les explorations. Elle ne voulait de toute façon pas se faire opérer si on lui trouvait un cancer, encore moins envie de chimio… je la comprends. Elle est restée tranquillement dans sa maison de retraite, se rappelant de son mari décédé, regrettant les enfants qu’ils n’avaient pas eus, recevant parfois la visite de sa nièce. La boule a grossi, la patiente a maigri. Et puis voilà, aujourd’hui son médecin traitant l’envoie pour AEG, avec un courrier expliquant que le maintien à domicile est devenu impossible, avec une fatigue majeure, de grosses difficultés à manger et boire, des douleurs difficiles à juguler, et une anémie bien cognée sur le bilan de la veille.

Je relève la tête de mon courrier, nous échangeons un regard. Nous savons toutes les deux qu’elle risque fort de ne jamais retourner chez elle, qu’elle est probablement arrivée au bout de sa vie. Je l’examine doucement, j’essaie de prendre le temps de l’écouter, de lui tenir la main, de la rassurer.  Elle me dit – peut-être pour me rassurer moi ? – « vous savez mademoiselle, à mon âge, on n’attend plus que ça. Mon mari me manque… Je n’ai pas eu d’enfants. Il n’y a plus personne qui m’aime, je ne sers plus à rien, je veux mourir maintenant ».

Oh, mon Dieu, Jésus… Que dire, que faire, du haut de mes 23 ans ?

Je lui glisse maladroitement que bien sûr je comprends, c’est vrai que c’est difficile, mais que je crois qu’aucun de nous ne sert à quelque chose, que le sens de la vie n’est pas d’être utile, qu’elle peut encore aimer, que c’est l’essentiel.

« Oui, je peux aimer, c’est vrai. Mais aimer qui ? Moi je suis toute seule…»

Je ne sais pas quoi répondre, je suis désemparée, je suis là avec mes grandes idées face à une souffrance toute nue, je suis en colère contre sa solitude, je suis mal à l’aise dans mon rôle de médecin, je voudrais juste lui faire un câlin. Je me sens petite, alors je me contente de lui caresser la main et de lui promettre de faire au mieux pour sa prise en charge. Elle refuse le scanner, mais accepte la prise de sang.

Je ressors de la chambre, un peu perdue. Je demande le bilan biologique, j’appelle dans les étages pour trouver une place. Pas de souci, il faut juste attendre les résultats du bilan. Je m’assois en salle de garde, vraiment c’est très calme cet après-midi. Nous discutons avec les autres externes et internes, le chef est là, ça alterne entre discussions médicales et blagues vaseuses. Une heure passe, sans patient pour moi.

Le bilan arrive enfin, l’anémie est toujours aussi cognée, la dénutrition est sévère, les reins déconnent… pas vraiment de surprise, la patiente peut monter.

C’est à ce moment-là que je réalise que j’aurais très bien pu passer l’heure d’attente avec elle, plutôt que de la laisser seule dans son box. J’aurais pu passer une heure à l’écouter, à lui parler. Une heure à être un peu plus que médecin, une heure à prendre le risque de l’humanité gratuite.

Je me promets que je serai plus vigilante la prochaine fois, que je saurai être là.

Ma patiente est probablement décédée aujourd’hui, 6 mois après cette rencontre ; je regrette toujours ce temps que je n’ai pas su ou pas osé prendre.

Heureusement… Je crois que l’Éternité nous l’offrira.

\o/

Spiritualité diabétique.

30 oct

Nous sommes tous des diabétiques spirituels. Et ben ouais.

Laissez-moi vous expliquer ma métaphore du jour, en commençant par vous résumer mon cours sur le diabète. (Oui parce que je suis super sympa, alors je vais vous éviter mes 200 pages de cours.)

Le diabète.

Facteurs de prédisposition génétiques et environnementaux.

Trouble du métabolisme du sucre, entrainant l’excès de ce dernier dans le sang.

Pas tant de retentissement à court terme de l’hyperglycémie sur le corps, mais plein de trucs tout pourris à long terme, notamment : altération de la vision, de la sensibilité, de l’équilibre, de la fonction cardiaque.

Traitement : hygiène de vie, antidiabétiques oraux, insuline.

Mesures associées : éducation du patient, association de malades, prise en charge à 100%.

Surveillance : A VIE.

Maintenant, j’ai besoin que vous croyiez momentanément en une aberration scientifique (en plus de celle déjà faite consistant à mélanger allègrement les deux formes de diabète). Faites-moi confiance, c’est pour la bonne cause, et puis ma prose aussi a le droit à sa liberté d’expression : admettons que le but, l’état sain, ce soit zéro sucre dans le sang. Oui, je sais, mais faites-le pour moi.

 

Vous y êtes ?

Vous êtes formidables.

Alors j’explique ma métaphore.

Le péché.

Facteurs de prédisposition génétiques et environnementaux.

Trouble du métabolisme des passions, entrainant l’obscurité intérieure.

Pas tant de retentissement à court terme du péché sur l’âme, mais plein de trucs tout pourris à long terme, notamment : altération de la vision, de la sensibilité, de l’équilibre, de la fonction cardiaque.

Traitement : hygiène de vie, prière, confession.

Mesures associées : éducation du patient, association de malades, prise en charge à 100%.

Surveillance : A VIE.

Mouhaha.

Mais n’empêche.

Premier point, les facteurs de prédisposition.

Le péché est dans nos gènes, personne n’en est exempt. Je vous vois agiter la main fébrilement, non je n’ai pas oublié sainte Marie, alias l’Immaculée Conception. Alors voilà, après l’aberration scientifique, voici l’aberration spirituelle : on oublie Marie. (Pardon, Marie). (T’avais qu’à pas flinguer ma métaphore, aussi).

Il y a aussi des facteurs de prédisposition environnementaux, certains ont appelé ça des structures de péché. Des endroits, des situations qui sont susceptibles d’entrainer au péché, de la même façon qu’une obésité favorise l’apparition d’un diabète. Par exemple, les casinos, les boîtes, les soirées médecine, l’exposition médiatique, la grande richesse… Le péché n’est bien sûr pas obligatoire, mais favorisé ; nuance importante qui me permet d’aller en boîte. (En vrai c’est pas vrai, je suis en sixième année de médecine, vous croyez sérieusement que j’ai une vie sociale ??!).

Deuxième point, le métabolisme des passions.

Sur ce coup, je me suis servi dans le Catéchisme de l’Église Catholique (CEC pour les intimes, même que ça fait cake et c’est rigolo).  

Les passions sont des composantes naturelles du psychisme humain (CEC 1764). En elles-mêmes, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises (CEC 1767). La volonté droite ordonne au bien et à la béatitude les mouvements sensibles qu’elle assume ; la volonté mauvaise succombe aux passions désordonnées et les exacerbe. Les émotions et sentiments peuvent être assumés dans les vertus, ou pervertis dans les vices. (CEC 1768)

Tout est dit.

Troisième point, le retentissement.

Pour ne rien vous cacher, c’est celui qui me satisfait le moins dans ma métaphore. Le péché a un retentissement immédiat, en fait. Par exemple, quand je mens, je trompe la personne en face et je blesse sa confiance et son amitié, je me sens mal et je culpabilise, et je me fais engueuler si la personne le découvre. Mais ce que je veux dire avec ce point, c’est que le péché est décidément sournois, car il évolue en partie à bas bruit. Si je mens tous les jours, viendra un jour où je ne saurai plus dire la vérité, et où le mensonge ne me paraitra plus mauvais, ma conscience étant obscurcie. Mes actes et mes paroles ne seront plus vrais, ne seront plus crédibles, mes amitiés seront blessées, je trahirai la confiance de tous.

Mouais, pas très cool comme programme.

Je  suis fan de ce bout-là de la métaphore alors je le répète : à long terme, tel le diabète, le péché peut entrainer altération de la vision (conscience obscurcie), de la sensibilité (dureté du cœur), de l’équilibre (ça complique la route), de la fonction cardiaque (l’amour, le vrai, le grand, le gratuit, le libre, l’inconditionnel, le divin).

Quatrième point : le traitement.

D’abord, l’hygiène de vie. Il s’agit d’éviter les endroits qui nous poussent au péché (personnellement, les boulangeries-confiseries), de favoriser les lieux qui nous poussent au bien (personnellement, les discussions avec ma coloc).

Puis la prière. Surtout la prière. « Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation; l’esprit est bien disposé, mais la chair est faible », comme disait l’Autre (Matthieu 26,41).

Enfin la confession. Je dirais que c’est l’équivalent d’un shoot d’insuline : pfiout, envolé le sucre péché ! Et plus on rencontre la Miséricorde du bon Dieu, plus on  supprime le péché, et plus la lumière grandit, et plus les complications sont maitrisées, et plus la compliance au traitement est forte, car le zéro péché est si bon à vivre ! Je m’étale pas trop, je vous ferai un billet spécial confession un jour. #PointTeasing

Cinquième point : les mesures associées.

Le diabétique doit être éduqué pour connaitre sa maladie, les facteurs aggravants, les complications, les situations d’urgence, la nécessité du traitement. Les associations de malades peuvent aider à se soutenir, à s’écouter, à se comprendre, à s’informer. Le traitement du diabète est pris en charge à 100% par la Sécu, rendant ainsi les soins de cette grave maladie chronique accessibles à tous.

Je vous laisse filer la métaphore :)

Sixième point : la surveillance A VIE.

Ben oui, puisqu’ après la mort, pour peu qu’on le veuille… nous serons DÉFINITIVEMENT sains,  ÉTERNELLEMENT saints ; la surveillance ne sera donc plus nécessaire ! \o/

***

Jolie transition pour finir ce billet : nous fêterons vendredi prochain la Toussaint, la fête de tous les saints… Pour que cette fête devienne vraiment votre fête, une seule solution : l’insuline la confession !

Fausse couche, vraie vie (2)

8 oct

J’ai été choquée de te rencontrer aujourd’hui à l’hôpital, tellement que je suis rentrée chez moi plus tôt que prévu. J’ai parlé de toi à ma coloc, la voix pleine de sanglots, et après je me suis blottie sous ma couette.

Tu avais subi une fausse couche la veille. 13 semaines d’aménorrhée, environ 11 semaines de grossesse. Personne ne sait pourquoi c’est arrivé… C’est comme ça, voilà.

***

Tu étais là, si petit dans ton bocal.

Nous avons commencé par te mesurer, 9 centimètres et demi.

Nous t’avons pesé, 22 grammes.

Nous avons regardé tes deux yeux, un peu blanchâtres. Tes oreilles légèrement basses, ton nez que l’on devinait.

Nous avons ouvert ta bouche avec un petit stylet.

Nous avons compté tes doigts et tes orteils, 20 tout pile.

Nous avons ouvert tes jambes, vu ton anus, et ce qui ressemblait à un début d’organes génitaux masculins.

Nous avons mesuré la longueur de ton pied, un peu plus d’un centimètre.

***

C’était choquant de te voir si petit, et si complet.

C’était choquant de les voir te toucher, te porter, comme un vulgaire bout de foie. Ils appuyaient fort sur ta tête pour voir comme elle était toute molle ; ils observaient la couleur et la texture de ta peau qui disaient que tu étais tout déshydraté, mort depuis quelques jours déjà ; puis ils t’ont maintenu avec des règles pour te garder bien droit pour la photo.

C’était choquant d’être la seule choquée.

***

Je ne savais pas quoi faire, j’étais un peu tétanisée.  Alors j’ai fait la seule chose que je pouvais faire, je t’ai caressé doucement le dos, le ventre, le visage, du bout de mon doigt ganté.

Et j’ai prié.

Qu’est-ce qui vous amène ?

29 sept

Bonjour ! Alors dites-moi, qu’est-ce qui vous amène aux urgences ?

-voilà, je suis venu il y a deux jours, on m’a dit que j’avais une entorse, mais je ne comprends pas, j’ai encore mal si je ne prends pas de paracétamol… Vous croyez que c’est grave ?

-voilà, j’ai une verrue je crois, depuis 3 semaines, mais elle me fait mal et je voudrais voir un dermato pour l’azote.

-voilà, j’ai été voir mon médecin traitant et il m’a dit de venir ici : j’ai une tique à faire retirer.

-voilà, j’ai remarqué depuis quelques mois que quand je suis pliée vers le sol et qu’ensuite je relève la tête, ben ça tourne quelques secondes.

-voilà, j’ai mon fils  qui est venu ici hier, il venait pour malaise avec perte de connaissance et il a eu un scanner de la tête, je me suis dit que ce serait pas mal que j’en ai un aussi, je suis tombée il y a 3 semaines.

-voilà, j’ai un bouton bizarre qui a poussé, j’ai gratté et maintenant il y a un truc tout noir. (Une croute de bouton de moustique, en fait).

-voilà, je viens pour faire un ketchup complet, vu que je suis vieille maintenant. (Un check-up, en fait).

-Voilà, parfois j’ai des malaises, je m’évanouis de là à de là (montre son cou et ses genoux), mais je ne perds pas connaissance, hein !

-voilà, mon ami m’a dit au réveil que j’avais les yeux rouges, je me suis dit que ça pouvait être grave.

-voilà, je n’arrive plus à situer les évènements de la journée, je suis désorientée. Et sinon, normalement je ne bois jamais, mais là j’ai bu 4 vodkas.

-voilà, il y a deux semaines j’avais une grosse bronchite et j’ai craché un petit peu de sang. J’étais en vacances alors je n’ai rien fait, mais je devais reprendre le boulot ce matin, je me suis dit que c’était l’occasion.

-voilà, je n’ai plus de Subutex et mon médecin traitant a refusé de m’en prescrire, il me déteste vous comprenez ?

- je ne sais pas pourquoi je suis là, et d’ailleurs on est où ?

-je ne vous le dirai pas. Je veux parler au chef.

Étudiante en m…ots-clefs

5 août

Bi-antibiothérapie probabiliste synergique efficace sur les bactéries Gram négatif, à bonne diffusion urinaire, secondairement adaptée à l’antibiogramme, en intraveineuse avec relai per os après 48h d’apyrexie. 

 

À la question « quel traitement mettez-vous en place ? », je viens de gagner les ¾ des points, sans répondre à la question (je serais bien infoutue de le faire, d’ailleurs) : c’est toute la magie de la notation par mots-clefs. Eh oui, le concours de l’internat, si redouté, si mythique, si légendaire… se résume à une bête chasse aux mots-clefs.

 

Entre les deux candidats qui auront trouvé le bon diagnostic et le bon traitement, celui qui aura pensé à écrire « psychothérapie de soutien» l’emportera. (On notera au passage qu’aucun des deux n’a la moindre idée de ce que ça veut dire concrètement). J’ai vu un jour un sujet de cancérologie, où la question portait sur la consultation d’annonce. La correction notait plusieurs mots clefs : « empathie », « écoute », « disponibilité »… Ok, c’est plutôt facile. Mais il y avait aussi : « être assis au même niveau que le patient » et « en face-à-face ».

Une vraie chasse, je vous dis.

Une externe partant pour sa conf.

Une externe partant pour sa conf.

 

Il y a de bons cotés à ce système.

-je peux rafler les ¾ des points à une question d’antibiothérapie alors que je suis une quiche là-dessus.

-je prends des automatismes importants : hyperkaliémie -> ECG, tabac -> arrêt du tabac (si je vous jure), femme -> attention grossesse, mineurs -> accord parental, etc.

-…

 

Il y a de mauvais côtés à ce système.

-je peux rafler les ¾ des points à une question d’antibiothérapie alors que je suis une quiche là-dessus.

-j’apprends plus des mots-clefs que de la médecine. Par exemple, il faut savoir que "BHCG" ne vaut rien, c’est  "BHCG plasmatiques quantitatifs" qui rapporte le point éventuel. Quoique ce n’est pas sûr, c’est peut-être une légende urbaine.

-je balance des mots-clefs par réflexes, sans forcément prendre le temps de m’interroger sur leur signification réelle. Par exemple, « psychothérapie de soutien » ou encore « information claire, loyale et appropriée, orale et écrite ». Je ne suis pas pressée de devoir décider de ce qui est approprié à dire à mon patient, je vous le dis tout net.

- la grille de correction n’est pas diffusée, officiellement pour éviter les contestations, officieusement pour achever tout espoir de santé mentale chez les externes. C’est un complot pour vendre davantage d’anxiolytiques, JE LE SAIS. (Le point de vue et l’expérience d’un correcteur, ici).

-il n’y a pas vraiment de points négatifs, donc je peux mettre des trucs en plus. Du coup, TOUS mes bilans sanguins comportent a minima NFS, plaquettes, iono, urée créat CRP, et puis on va faire un ECG et une radio du thorax aussi, dans le doute. Hein ? Quel trou de la sécu ?

-chaque dossier est noté de 0 à 100, mais après 3 ans d’externat, de confs et de concours blanc, la majorité des étudiants se retrouve sur un intervalle de 40-50 points. Chaque mot-clef peut alors représenter une dizaine de place, voire même beaucoup plus en fait… C’est vertigineux, pour un système aussi débile, non ?

 ***

Il y a de quoi angoisser, lorsqu’on sait que mon métier et ma future ville d’internat vont se jouer là-dessus… Mais je ne sais pas comment ça pourrait être différent. Et même si je le déteste, le stress m’est nécessaire pour apprendre l’énorme masse des connaissances médicales.

Alors je ravale mon ras-le-bol, je reprends mon stylo, je saute une ligne, et je continue…

Traitement symptomatique : antalgique de palier adapté à l’EVA selon l’échelle de l’OMS.

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