Tag Archives: médecin

M. Échec aurait-il réussi quelque chose?

6 Juin
Dans ma tendre enfance de carabine, je n’avais pas le blog, mais j’écrivais déjà. J’ai gardé ces textes, et aujourd’hui je m’y suis un peu replongée. Alors, autant celui sur mon voisin de palier de l’époque est parti à la poubelle et a même été effacé de la poubelle et plus personne ne le lira jamais et je peux recommencer à respirer, autant je publie celui-ci, là, qui suit.
                                                             ***
1/ M. Échec s’appelle M. Échec, donc déjà ça sent pas bon pour lui.
J’étais quand même super perspicace, à l’époque.
2/ M. Échec est insuffisant cardiaque, il a donc des œdèmes suintants.
Pour ceux qui ne font pas partie du corps médical, ça veut dire que des gouttes d’eau sortent de ses jambes, et au bout de deux heures, une petite flaque se forme à ses pieds. Flippant.
3/ M. Échec est insuffisant rénal, les diurétiques lui sont donc interdits: on lui tuerait ses reins sans espoir de résurrection.
4/ M. Échec est artéritique, on ne peut donc pas lui mettre des bas de contention pour faire diminuer les œdèmes.
5/ M. Échec a un mauvais retour veineux, il a donc des ulcères très moches. L’eau des œdèmes n’arrange rien, évidemment.
6/ M. Échec est diabétique depuis de longues années, l’état de ses pieds est donc épouvantable. Pas encore le mal perforant plantaire, mais pas loin. Associé à ses lésions des jambes et à ses œdèmes, cela lui fait des membres inférieurs vraiment affreux.
7/M. Échec, avec tous ces problèmes, a un métabolisme un peu déglingué. L’effet des médicaments n’a donc plus rien de scientifique mais relève plutôt de la loterie. Par exemple, on a beau avoir arrêté son traitement anticoagulant depuis 5 jours, son INR reste à 4,6.
Pour ceux qui ne font pas partie du corps médical, sachez que son sang est  beaucoup trop « liquide ».
Et que comme  ça me saoule de réécrire « ceux qui ne font pas partie du corps médical » à chaque fois, à partir de maintenant, vous êtes surnommés les Moldus. Voilà, les médecins sont des sorciers, et ma fac, c’est Poudlard. Cool.
Outre cet INR à 4,6, le bilan du jour montre une perte de 4 points d’hémoglobine en 24h. Avec une recherche de sang dans les selles positive. Conclusion : le patient saigne de l’intérieur.
8/ M. Échec a un début de maladie d’Alzheimer, il est donc un peu ingérable. Du genre à appeler en pleine nuit pour avoir du chocolat « du-dessus de l’armoire », à uriner sur ses jambes (décidément ses ulcères n’ont aucune chance), ou encore à refuser la FOGD.
Chers Moldus, apprenez que FOGD signifie Fibroscopie Oeso-Gastro-Duodénal, et consiste en l’introduction d’une petite caméra par la bouche et l’observation du tube digestif haut. Dans le cas de M. Échec, une FOGD permettrait de repérer le saignement, et éventuellement de faire un geste pour arrêter l’hémorragie.
Mais là, M. Échec la refuse.
9/ Sa perte de sang aggrave ses insuffisances cardiaque et rénale. Ce qui majore donc les œdèmes, ce qui amplifie son artériopathie, ce qui…
Vous avez compris.
10/ J’avais écrit tout ça il y a une semaine… Et voilà, M. Échec est décédé hier.
Il était ce qu’on appelle une « impasse thérapeutique ». Logique irréfutable de ces « donc » accumulés, traçant une route directe vers la morgue, malgré tout le panel de médocs à notre disposition.
Alors apprendre à être médecin, ce n’est pas seulement étudier la médecine. La médecine ne pouvait rien pour M. Échec.
Apprendre à être médecin, c’est aussi apprendre à gérer ces situations. Ou plutôt à se laisser dépasser par elles (?), en en tirant malgré tout quelque chose de positif.
Par exemple, M. Échec m’a appris l’humilité médicale. Je lui devais bien ça, un p’tit peu de réussite…
***
NB: 3 ans après, je me rappelle vraiment très bien de ce patient, son nom me vient spontanément, et je vois encore sa tête… C’est assez rare pour être souligné.

N’ayons pas peur de… quoi?

12 Oct

Depuis le mois de Septembre, j’ai l’immense joie d’être en DCEM2, soit la quatrième année de médecine. Je plonge donc dans le monde nouveau, tant attendu et pourtant peu réjouissant de l’externat. Maintenant je fais des gardes comme une grande. Je ne vais pas en cours, j’apprends dans des livres que j’ai achetés. Je n’ai plus une thune sur mon compte. De toute façon je ne sors plus, je bosse (hum). Et bientôt en stage, je remplirais des bons de radios comme une grande. Et le médecin ou l’interne SAURA qui je suis. Et tant pis si l’humanité s’en fout, pour moi c’est un grand pas.

Dans toutes ces nouveautés, il y a les « conf’ » (comprenez conférences ECN (comprenez Examen Classant National (comprenez concours de l’internat))). Les conf’, c’est donc un soir par semaine durant lequel je m’entraine à soigner des patients, ou tout du moins à ne pas les tuer (ça, c’est mon objectif du premier semestre, et c’est déjà beaucoup).

Lundi dernier, ma conf’ avait pour thème l’urologie : nous avons parlé torsion de testicule, éjaculation précoce et impuissance, en bref une soirée comme on les aime. Et j’ai appris un truc, bon en vrai plusieurs trucs, parce que c’est quand même l’enjeu de ces charmantes nocturnes à la fac, hein… Mais un truc en particulier :

C’est à cause des cathos que l’on trouve des éjaculateurs précoces. BAM. On savait qu’aller à l’église rendait obèse, mais alors celle-là, on l’avait pas vu venir ! Il faut dire qu’il n’y a pas eu une vraie étude américaine, aussi. Et bien en fait, pour être plus explicative _ et peut être un soupçon plus honnête par rapport aux propos exacts de mon prof, voici la logique : dans notre culture judéo-chrétienne, les ados ont peur de se faire surprendre en train de se masturber donc ils font ça vite, et donc voilà, ça donne des éjaculateurs précoces. CQFD.

Chers jeunes (hommes), n’ayez pas peur ! C’est un homme en blanc qui vous le dit.

Mais quelle vieille sangsue rétrograde, cette « culture judéo-chrétienne » ! On la retrouve partout, elle est de tous les débats. Étonnant, d’ailleurs, car enfin, ce n’est même pas une racine de l’Europe (je ferai une bonne « trolleuse », moi, tiens…). De la bioéthique au mariage gay, des jours fériés aux monuments historiques, de la vision de la politique à la conception de la justice, la culture judéo-chrétienne s’immisce partout, et ne laisse même pas les ados peinards, elle vient les pourchasser dans ce qui est pourtant l’acte solitaire par excellence. Et après, c’est les médecins qui doivent soigner les dégâts, alors merci bien, hein !

(Oui, d’ailleurs, j’y pense, merci bien, 22€ sont toujours bons à prendre 😉  )

Il y a tant de choses autour de nous et en nous qui viennent de l’héritage judéo-chrétien qu’il devient difficile de savoir quoi exactement. Et pour une personne lambda (donc non catholique) en quête de liberté, je comprends que cela soit lourd à porter. Qu’elle ait envie de faire exploser toute cette « morale chrétienne ».

Face à la question de l’euthanasie, du mariage gay, et de toutes les interrogations actuelles, répondre « Dieu il serait pas content » et s’appuyer sur l’Évangile, ce n’est donc pas très adapté. En revanche, nous pouvons nous appuyer sur un raisonnement humain, une philosophie naturelle. Et là je commence à me dire que notre Créateur a quand même bien fait son boulot: il y a de bonnes raisons d’être contre l’euthanasie même si l’on n’est pas croyant. Et je crois que c’est là un bon défi pour les chrétiens d’aujourd’hui : retrouver par la morale humaine une justification des positions chrétiennes. D’abord pour nous, parce que nous sommes des hommes avant d’être des baptisés, et que nous nous devons d’être toujours en quête de la vérité.Puis pour que les non croyants puissent entendre notre discours, car aujourd’hui,  un argument basé sur la foi est nul et non avenu aux yeux du monde, et faut bien faire avec.

Mais cela ne doit pas être une auto-manipulation de l’intellect pour retomber sur nos pattes catholiques. Cette démarche exige donc une grande vérité envers soi-même, une remise en question parfois douloureuse de nos positions. Et l’acceptation d’être un peu perdu, parfois. Pourquoi au fond du fond du fond, suis-je contre l’euthanasie ? Ça peut faire peur, mais c’est un prix à payer pour être audible dans notre société contemporaine.

Et puis n’ayons pas peur, c’est un homme en blanc qui nous le dit.