Un homme précieux

10 Fév

Il y a 10 ans, un homme rentrait de son boulot, d’un diner avec des amis ou d’un début d’histoire romantique – à 30 ans il avait l’âge, et puis cela me plaît d’imaginer un fleuriste amoureux. Je ne sais pas où est la vérité, mais cela n’a plus d’importance. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il conduisait sa petite 2CV.

Quand j’y pense, c’est un peu absurde, les dossiers médicaux : je connais la marque de sa voiture, mais pas la raison qui l’a mis à son volant ce jour-là, cette seconde-là, à cet endroit précis où le chauffeur d’un gros camion a perdu le contrôle de son véhicule et est venu écraser la jolie deudeuche.

2CV contre gros camion, le seul suspense était de savoir à quel point l’homme allait perdre.

La parole.
La compréhension des mots.
L’intelligence.
La continence.
L’équilibre.
La sensibilité.
La motricité, pour une grande partie.

Depuis 10 ans, cet homme vit en institution. Dix ans de bave, de couches, d’agitation, de lavements, de fauteuil roulant, de borborygmes. Dix ans sans mots, sans amis, sans lecture, sans travail.

Pour une bête histoire d’infection pulmonaire, cet homme est devenu mon patient.

 

Vous savez, ces pensées fugitives qui nous traversent, que l’on déteste, et que l’on chasse avant même de se les avouer vraiment ?

***

Je me suis demandé si cet homme était vraiment une personne.

***

Moi.

Moi, la fille catholique. Moi, qui veux voir en chaque patient le visage du Christ. Moi, qui veux soigner chaque patient comme si c’était le Christ. Moi, qui crois en la dignité absolue et inaltérable de chaque être humain. Moi ! J’ai pensé ça ! J’ai pensé que ce corps n’était plus qu’une mécanique cassée, qu’il était vide, un animal !

J’ai culpabilisé, vraiment. Je n’en ai parlé à personne, j’étais un monstre.

Et puis, je me suis mise en colère. Contre moi, qui suis capable de penser ça. Contre la société, qui fait vivre cet homme dans un tel isolement et dans une telle indifférence que moi, je deviens capable de penser ça. Contre la vie qui est si stupidement cruelle. Contre Dieu qui est censé être tout-puissant, et alors quoi, hein ? Sérieusement ?  C’était Ton jour de RTT, Seigneur ?

J’ai désespéré. Si une vie peut se briser si facilement, à quoi bon continuer à me battre ? Si Dieu se contente de pleurer sans changer les trajectoires des gros camions, à quoi bon croire en Lui ? Comment DÉCEMMENT peut-on espérer en un dieu qui pleure ??!

Et puis… et puis, il y a Frida.
Et puis, j’ai prié, et Dieu m’a rendu Sa paix.

Oui, j’ai pensé cela. Ce n’est pas grave, je n’ai pas à en avoir peur. C’était une pensée humaine, et c’est même important de la reconnaitre, de la nommer, de l’accepter. Oui, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux achever ce corps qui fut autrefois un homme.
Cela ne fait pas de moi un monstre, cela vient questionner ma vraie pensée, celle que j’ai  construite et réfléchie. Cela vient solidifier ma conviction : quelle que soit la perception que j’en ai, cet homme est une personne digne, capable d’aimer et d’être aimé. Une personne qui mérite encore plus mon attention et ma douceur, mon regard bienveillant et mes meilleurs soins. Une personne qui peut être heureuse, pourvu que son entourage ne lui dise pas le contraire, et n’agisse pas comme si le bonheur était désormais hors de portée.
Une personne.

Oui, la société ne s’en occupe pas parfaitement. Elle fait déjà beaucoup, et je suis fière de voir toutes les aides que mon pays donne à cet homme. Mais voilà… Il vit dans une grande institution médicalisée, dans une structure où le personnel est débordé ; je crois qu’il y a une infirmière pour 60 patients, la nuit. Apparemment, il n’a jamais de visite : une personne aussi déficiente ne semble plus avoir de place au sein de sa famille, de son groupe d’amis.
Alors je crois que je veux améliorer cette société, le regard qu’elle pose sur mon patient, les moyens humains et financiers qu’elle consacre à sa vie, à son épanouissement, à son bien-être. Je veux changer la manière que nous avons de voir la maladie, la déficience, le handicap. Je veux percevoir et faire percevoir la valeur infinie de cet homme si faible.

Et brièvement, pour flirter avec la polémique – je flirte si je veux d’abord– il est évident que la légalisation de l’euthanasie va dans le sens inverse. Donner un support légal à l’idée que certaines vies ne méritent plus d’être vécues, c’est condamner mon patient à plus ou moins long terme à la piqûre létale.

Oui, Dieu n’a pas empêché ce foutu camion de démolir le cerveau de mon patient. Oui, l’Église me demande d’espérer en un Dieu qui pleure. Cela a fait ma révolte, c’est désormais ma joie : je crois en un Dieu qui n’empêche pas tous les drames, et parfois souvent je ne comprends pas. Ce n’est pas grave : je choisis la confiance, car je crois que ce Dieu est présent à chaque instant, pour donner Son amour qui permet de traverser n’importe quel drame. Je crois qu’Il m’aime tellement que du haut de sa perfection… Il se laisse toucher, et pleure avec moi.

Et ça change tout.

11 Réponses to “Un homme précieux”

  1. MOINDROT 11 février 2014 à 7 h 44 min #

    Merci Dopamine et ta façon délicieuse de dire l’essentiel, oui ça change tout, et ça permet d’avancer au jour le jour pour Lui présent dans toutes les 2cv écrabouillées et les stagiaires adorables ou connes, toussa toussa c’est des personnes comme tu dis!!!!

  2. Anne-Marie 11 février 2014 à 8 h 55 min #

    Merci pour cet article…
    On se demande pourquoi sa famille l’a abandonnée.. mais nous, moi, que ferions nous si cela arrivait à l’un des nôtres? serions nous plus fidèle? plus aimant? Tant que l’on ne vit pas une situation, l’on ne peut savoir, alors, porter cet homme et tous ceux qui lui ressemblent dans notre prière, cela, nous, je le peux…

  3. Lisztfr 11 février 2014 à 9 h 26 min #

    Ce monde est imparfait, – c’est le problème du mal en théologie.

    des tunnels de visibilité, soufflés
    dans le brouillard du langage
    (Paul Celan)

  4. crevettedemars 11 février 2014 à 16 h 46 min #

    merci Dopamine cet article est très beau et il me touche beaucoup, il reflète des « choses auxquelles j’ai pensé plusieurs fois et mets des mots dessus … Merci !

  5. Rémi Chagarou 12 février 2014 à 13 h 42 min #

    et oui, ainsi va la monde.
    C’est pas facile d’agir selon sa foi.
    Il y a des moments de doutes, de fourvoiements …
    Ton patient est-il en mort cérébrale?
    On dirait que non, mais la société de maintenant fait que ceux qui sont « cassés » n’ont plus de place nulle part si ce n’est qu’à l’hospice. Et c’est effrayant.
    Les gens ne croient plus en rien, ne voient que leur intérêt, même les croyants.
    Mais justement, croire c’est aimer, considérer, et surtout ne pas sécarter des autres.
    En ce qui concerne l’envi de mettre fin aux souffrances,mieux ne vaut pas.
    La loi l’interdit, et nous ne sonmmes pas des aliénés pour devenir des meurtriers.

    Que faire , si ce n’est comme ta dernière publication: accompagner …..?

  6. quandfoirimeavecjoie 14 février 2014 à 22 h 21 min #

    Merci beaucoup pour cet article et cette honnêteté ! Je suis totalement d’accord avec toi.

    B.

  7. Amie5978 15 février 2014 à 16 h 55 min #

    Oui, la tentation du découragement est terrible…Merci, Dopamine.

  8. Nol64 15 février 2014 à 21 h 18 min #

    j’ai beaucoup aimé ce passage et je me reconnais aussi dans ce combat : « Alors je crois que je veux améliorer cette société, le regard qu’elle pose sur mon patient, les moyens humains et financiers qu’elle consacre à sa vie, à son épanouissement, à son bien-être. Je veux changer la manière que nous avons de voir la maladie, la déficience, le handicap. Je veux percevoir et faire percevoir la valeur infinie de cet homme si faible. »

  9. Vandenbussche laurent 16 février 2014 à 10 h 01 min #

    Le cas de ton patient, nous ramène au cas de l’affaire Lambert, mise à part que personne de sa famille ne se préoccupe de son bien être.
    Dans l’affaire Lambert, le fait qu’il n’existe aucune disposition précisant sa volonté à l’encontre de l’acharnement thérapeutique, il est difficile de juger.Même le conseil d’état a jeté l’éponge et s’en remets aux avis des médecins spécialistes.
    Il n’y a pas de norme en la matière et ce n’est pas plus mal.
    Là où je te rejoins totalement, c’est qu’il est très facile d’exclure des personnes déjà à la marge de la société, le pape François parle même d’économie d’exclusion…

  10. crine 21 février 2014 à 15 h 57 min #

    Je suis orthophoniste. Un jour, j’ai vu arriver un patient qui ne parlait pas, depuis 3 ans, suite à un traumatisme crânien. A moi de lui redonner la parole ! J’ai eu les mêmes réactions que toi, Dopamine : découragement, prière, choix de la confiance. J’ai proposé 20 séances, à l’essai.
    Cet homme ne parlait pas. Il n’émettait que des cris. Il balayait d’un violent revers de la main ce que je lui présentais. Il ne pouvait pas imiter, même des gestes ou des grimaces. Il était incapable d’associer deux images identiques, ou une image avec le mot écrit. Rien. Peut-être comprenait-il ce que je disais, difficile à vérifier. C’est long, une demi-heure avec une personne qui ne parle pas. Quand je ne savais plus quoi faire, je racontais ce qui me passait par la tête, mon désaroi, ma conviction sur la dignité de tou être humain. Ou je priais en silence. Sa révolte s’est apaisée, petit à petit.
    Deux fois, il a articulé quelque chose de compréhensible, c’était de manière réflexe : « Y’en a marre ! », et « je suis malade » (en écoutant Dalida, sa chanteuse préférée).
    La dernière séance, je lui propose d’aller vers le miroir. Je ne sais pourquoi je ne ne l’avais pas fait avant. Peut-être parce que mon bureau est étroit et son fauteuil énorme. Cet homme avait une partie de l’os crânien absente. On avait du lui enlever, suite à l’accident, je ne sais. Il avait donc, sur la moitié droite de la tête, une forme non pas arrondie, mais en creux, avec de la peau et des cheveux, mais pas d’os. C’est ce qu’il a vu dans le miroir. Pour la 1e fois.
    Il a fondu en larmes, m’a serré dans ses bras. Je suppose qu’il a pris conscience de son état, et en même temps de ma patience et mes efforts devant son cas désespéré.
    Lâchement, je n’ai pas proposé 20 séances supplémentaires. On s’est quittés comme ça. Tout de même, si cet homme a pu s’apaiser intérieurement, se réconciler avec lui-même à travers mon regard (et surtout le regard du Christ, à travers moi), j’ai fait mon boulot d’être humain. Et puis, lui aussi m’a apporté un changement de regard. Je me suis attachée à lui, je l’aimais bien, à la fin.

  11. cathogirl 17 juin 2014 à 18 h 18 min #

    « Cela ne fait pas de moi un monstre, cela vient questionner ma vraie pensée, celle que j’ai construite et réfléchie. » Cette phrase…venant d’une personne aussi jeune…bravo. (vous avez été à bonne école😉 Oui nous sommes plus que nos émotions, oui nous devons nous former, nous éveillons notre âme et notre intelligence et c’est ce qui fait de nous des hommes.

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