Apprendre à être là.

12 Jan

Il était environ 16h, je crois ; il me restait encore 2h30 avant de finir cette garde aux urgences. La matinée avait été agitée, beaucoup de patients, beaucoup d’énervement, beaucoup de cas qui ne ressemblaient à rien. Nous avions été déjeuner tour à tour, rapidement, sur le pouce, la ceinture nouée aux reins, les sandales aux pieds et le bâton à la main. Mais finalement le flux de patients s’était tari, et l’après-midi était particulièrement calme.

Il est environ 16h, et voici qu’une nouvelle patiente arrive. L’ordinateur m’apprend qu’il s’agit d’une AEG (Altération de l’État Général) chez une patiente de 89 ans, soit la pire combinaison possible à mes yeux d’externe : ça peut aller du syndrome grippal à la dépression mélancolique en passant par la découverte d’un cancer, la confusion sur fécalome, l’infection du poumon… Tout est possible, tout est réalisable.

J’entre donc dans la chambre telle une exploratrice en terre inconnue, armée de mon stéthoscope et de mon marteau réflexe, au taquet pour dégainer mon bon de radio ou de scanner… Prête à sauver une vie en somme ! (C’est beau, hein ?)

Tadaaaaaam !

Dopa l’exploratrice

Bref.

Je me retrouve en fait face à une frêle femme de 89 ans, qui m’explique doucement qu’elle a une masse abdominale et du sang dans les selles depuis plus d’un an, mais qu’elle a refusé les explorations. Elle ne voulait de toute façon pas se faire opérer si on lui trouvait un cancer, encore moins envie de chimio… je la comprends. Elle est restée tranquillement dans sa maison de retraite, se rappelant de son mari décédé, regrettant les enfants qu’ils n’avaient pas eus, recevant parfois la visite de sa nièce. La boule a grossi, la patiente a maigri. Et puis voilà, aujourd’hui son médecin traitant l’envoie pour AEG, avec un courrier expliquant que le maintien à domicile est devenu impossible, avec une fatigue majeure, de grosses difficultés à manger et boire, des douleurs difficiles à juguler, et une anémie bien cognée sur le bilan de la veille.

Je relève la tête de mon courrier, nous échangeons un regard. Nous savons toutes les deux qu’elle risque fort de ne jamais retourner chez elle, qu’elle est probablement arrivée au bout de sa vie. Je l’examine doucement, j’essaie de prendre le temps de l’écouter, de lui tenir la main, de la rassurer.  Elle me dit – peut-être pour me rassurer moi ? – « vous savez mademoiselle, à mon âge, on n’attend plus que ça. Mon mari me manque… Je n’ai pas eu d’enfants. Il n’y a plus personne qui m’aime, je ne sers plus à rien, je veux mourir maintenant ».

Oh, mon Dieu, Jésus… Que dire, que faire, du haut de mes 23 ans ?

Je lui glisse maladroitement que bien sûr je comprends, c’est vrai que c’est difficile, mais que je crois qu’aucun de nous ne sert à quelque chose, que le sens de la vie n’est pas d’être utile, qu’elle peut encore aimer, que c’est l’essentiel.

« Oui, je peux aimer, c’est vrai. Mais aimer qui ? Moi je suis toute seule…»

Je ne sais pas quoi répondre, je suis désemparée, je suis là avec mes grandes idées face à une souffrance toute nue, je suis en colère contre sa solitude, je suis mal à l’aise dans mon rôle de médecin, je voudrais juste lui faire un câlin. Je me sens petite, alors je me contente de lui caresser la main et de lui promettre de faire au mieux pour sa prise en charge. Elle refuse le scanner, mais accepte la prise de sang.

Je ressors de la chambre, un peu perdue. Je demande le bilan biologique, j’appelle dans les étages pour trouver une place. Pas de souci, il faut juste attendre les résultats du bilan. Je m’assois en salle de garde, vraiment c’est très calme cet après-midi. Nous discutons avec les autres externes et internes, le chef est là, ça alterne entre discussions médicales et blagues vaseuses. Une heure passe, sans patient pour moi.

Le bilan arrive enfin, l’anémie est toujours aussi cognée, la dénutrition est sévère, les reins déconnent… pas vraiment de surprise, la patiente peut monter.

C’est à ce moment-là que je réalise que j’aurais très bien pu passer l’heure d’attente avec elle, plutôt que de la laisser seule dans son box. J’aurais pu passer une heure à l’écouter, à lui parler. Une heure à être un peu plus que médecin, une heure à prendre le risque de l’humanité gratuite.

Je me promets que je serai plus vigilante la prochaine fois, que je saurai être là.

Ma patiente est probablement décédée aujourd’hui, 6 mois après cette rencontre ; je regrette toujours ce temps que je n’ai pas su ou pas osé prendre.

Heureusement… Je crois que l’Éternité nous l’offrira.

\o/

14 Réponses to “Apprendre à être là.”

  1. crevettedemars 12 janvier 2014 à 17 h 12 min #

    oauh un nouvel article ! et un bien fort avec ça ! très beau ! oui c’est vrai que tu auais pu rester avec elle plus longtemps … mais elle ne le sait pas, par contre elle sait quelle écoute et quelle présence tu as su lui donner les quelques moments où tu as été là ! Tu aurais pu être plus longtemps présente physiquement mais spirituellement ? N’aie pas de regrets … si tu penses que tu aurais pu faire plus eh bien tu en feras la prochaine personne qui en auras besoin !🙂 Il faut bien faire des « erreurs » (l’erreur ici me semble très relative….) pour progresser, c’est humain ….

    • Dopamine 12 janvier 2014 à 17 h 20 min #

      Merci !🙂 C’est vrai, cette histoire me permet aujourd’hui de prêter vraiment attention à ma présence auprès des patients, d’où le titre de l’article, « apprendre à être là ». C’est par ce genre de situations que nous pouvons apprendre à être de meilleurs médecins… Mais quand même, je regrette, et j’espère bien me rattraper au Ciel !😀

  2. MarcMarc 12 janvier 2014 à 18 h 04 min #

    « Être là » tout est dans le titre. Alors que j’étais en formation d’AMP (En formation d’éduc actuellement), j’ai vécu une situation similaire. On est vraiment désarmés face à une personne âgée qui a bien conscience que la fin de vie est prochaine. Toutes nos paroles remplies d’espoirs sont vaines, elles banalisent la réalité de la personne et servent de par-feu pour nous mêmes. La seule chose qu’il nous faut faire, c’est d’accepter que nous aussi nous mourrons une jour, de s’approprier cette réalité aliénante de la faire descendre en nous pour en finir avec nos illusions d’éternelle jeunesse. La deuxième, c’est de faire ce que tu as fait. Il ne faut pas minimiser les choses, on peut même y aller franco et intégrer la fin de vie, comme une période de la vie dans notre discours. « C’est vrai que je ne vous connais pas madame, mais vous n’êtes pas tout à fait seule, je suis là avec vous et je vais m’occuper de vous ! Nous allons faire ce petit bout de chemin ensemble et je ne vous abandonnerai pas ». Une phrase de ce type peut marcher mais pas à tout les coups… Il y en a qui résistent, et là, c’est plus difficile. Bon positionnement Dopa😉 Comme d’hab’

  3. Axolotl 12 janvier 2014 à 18 h 12 min #

    Ou alors… tu lui avais déjà apporté une vraie compréhension et, néanmoins habituée qu’elle était à sa solitude, elle aurait peut être trouvée ta présence « obligée » à ses côtés un peu pesante… Qu’auriez vous dit ? Quel poids auraient eu vos silences ?
    Que tes émotions et ta spontanéité nourrissent ton rôle de médecin sans en prendre le dessus !! Équilibre compliqué..

    (J’imagine : bon, elle est bien gentille, cette petite… mais si elle pouvait me lâcher la main… ;o) )

    Attention, je ne trolle pas, je comprends tes regrets. J’en ai aussi (et pas avec des patients, mais avec des gens plus proches). Mais finalement, les regrets ne font pas avancer. Il faut savoir regarder ces souvenirs avec un autre angle de vue…

  4. Anne Marie 12 janvier 2014 à 22 h 27 min #

    ta présence et ton écoute du moment a du être un moment heureux pour elle, même si toi, tu penses que oui, tu aurais pu faire plus. L’on apprends souvent ainsi, à la suite de moments que l’on pense des erreurs,
    Merci pour tes partages

  5. Etienne Desfontaines 13 janvier 2014 à 8 h 02 min #

    Apprendre à être là…
    ça s’est passé cette semaine. Je vais au chevet d’un ami en fin de vie. Cancer du foie. J’arrive à la clinique, le médecin, l’infirmière, son épouse et sa fille me disent qu’il est entré dans le coma depuis la veille, mais qu’il entend ce qu’on lui dit… Je vais à ses côtés, je luis prends la main, je luis dis… Je ne sais plus ce que je lui dis. Rien. Rien d’essentiel en tous cas, tellement je suis troublé.
    Il n’y a plus de regard, plus de pression de la main, rien non plus de sa part. Est-ce que « j’ai été là » ? Est-ce qu’il m’a entendu, perçu ? Est-ce qu’il a compris ma volonté d’amener à son chevet tout un groupe d’amis que je voulais représenter ? Est-ce que ma « présence » l’a aidé, réconforté dans ses derniers moments ? Est-ce mon « passage » lui a permis d’entreprendre le « sien » avec une lueur d’espérance, s’il ne l’avait pas déjà ?
    Je suis rentré chez moi avec mes questions.
    Trois heures plus tard, son épouse m’a envoyé un SMS : « c’est fini »
    Depuis, je suis au pied du mystère de la fin de vie.
    ET je n’ai toujours pas de mots.
    Merci, Dopamine, pour ce premier post de l’année.
    E.D.

  6. lisztfr 13 janvier 2014 à 12 h 17 min #

    Je pense que beaucoup de choses sont passées au niveau infra-verbal, par l’empathie dont tu as fait preuve….évidemment cette rencontre garde son trésor non réalisé en elle.

    Un vrai talent d’écriture Dopamine !

  7. Rémi Chagarou 13 janvier 2014 à 20 h 04 min #

    Très beau témoignage de ce qu’un soignant ressent.
    Très humain, très propre, très humble.
    Ils sont nombreux, ceux à leur fin, jeune ou vieux, à attendre, et attendre, comme au purgatoire.
    L’immense solitude, dans la souffrance en silence.
    Moi-même, quand le cancer me bouffer et qu’on me donnait « très peu de chances de survie », j’étais mort pendant l’opération et on m’a fait revenir.
    Je Le remercie, mais que la suite est dure.
    Mais j’étais seuls f ace à la maladie, à la souffrance.
    Jeune, oui, mais j’avais les même propos que cette dame de 89 ans. Et je les ai encore.
    Personne dans le personnel ne prenait de temps pour moi.
    C’était les soins et c’est tout.
    La solitude totale durant de trop longues semaines.

    Je pense que la cadence que vous avez, que cette obligation de devoir tout bien faire en faisant gaffe de ne pas se gourrer en peu temps, ça empêche de réaliser cela: le temps à soit à glander en salle de garde est un temps à soi, au soignant, qui peut s’il le souhaite, le passer avec ces patients qui sont à leur fin.
    C’est la plus belle des richesses. Nous mourrons tous un jour et nous pouvons donner cet amour à la fin de l’autre. Il n’y a pas de honte à avoir Dopa, et si tu le peux, fais le , c’est tout à ton honneur.

    J’aurais aimé, sincèrement, avoir eu la chance que tu sois là à me tenir la main.
    C’est ce contact qui m’a manqué le plus dans cette souffrance.
    Même si miraculeusement j’ai survécu , mon Dieu que ce petit geste est bon et doux, il apaise.

    Merci Dopa, pour ton humanité, ton amour, ton témoignage et ta gentillesse.

    (Dora est une junkie ^^)

  8. Effeil53 14 janvier 2014 à 16 h 00 min #

    Regrets encore

    J’étais de nuit, l vieilles dame vivait ses dernières heures. A notre premier tour, avec l’aide-soignante, elle nous a dit « j’ai peur ». J’ai répondu: « je serai avec vous ».. L’aide-soignante m’a dit  » reste, je continue seule, le service est calme… »

    Je suis restée, une heure, deux heures, je ne sais plus, à lui tenir la main, elle somnolait et ne demandait plus rien. Puis tout à coup, dans le silence de la nuit, appel affole de ma collègue. Le monsieur du 2, à l’autre bout du couloir, s’est lèvé, a arraché sa perfusion, il y a du sang partout, il est agité. Je vais l’aide, nous recouchons le monsieur, je le repique, nous le calmons. Et je retourne auprès de la vieille dame. Mais elle est morte toute seule, sans m’attendre., avec sa peur

    J’avais 24 ans, je regrette encore…nous portons tous ces personnes pour qui « nous aurions pu faire… ». Nous faisons ce que nous pouvons, c’est déjà beaucoup…

  9. Babeth 14 janvier 2014 à 22 h 45 min #

    Écouter, c’est pas facile. Tu n’es pas restée une heure, certes, mais le peu de temps que tu as passé avec elle était un moment de qualité, non?

  10. Fondudaviation 15 janvier 2014 à 15 h 23 min #

    Remarquable récit ! Exprimé avec tact et délicatesse ! Bravo pour une telle maturité, dans l’écriture comme dans la perception de la situation…

  11. Claire 21 janvier 2014 à 22 h 33 min #

    Pour Effel53, si la patiente somnolait dans le calme, vous l’aviez apaisée..parfois des patients attendent que les proches ou les « accompagnants » quittent la chambre (pour un coup de fil, un café, une urgence..)….pour « s’autoriser » à mourir..

  12. syboule 27 janvier 2014 à 22 h 50 min #

    Vous mettez le doigt chère Dopamine sur une réalité malheureusement vécue par beaucoup … le temps et l’humanité des médecins aujourd’hui. Peut être qu’il y a deux problèmes: la formation des médecins . On oublie de peut être de leur apprendre qu’il ont en face d’eux des êtres vivants capables de penser d’aimer d’avoir peur , des hommes et des femmes simplement et pas des « cas » intéressants ou pas . Un ami toubib me disait il n’y a pas si longtemps : « je suis content d’être parti de Paris , je n’avais que des nés qui coulent et des dépressions. – les rhumes et les dépressions méritent moins d’attention- ? (ceci dit ce médecin est plutôt assez humain ! )
    Le deuxième problème c’est peut être aussi parce que le patient devient un consommateur médical … d’où les réactions parfois inhumaines des médecins . Et puis les urgences c’est surement pas le meilleur endroit pour être libre et avoir le temps de prendre son temps même si dans cette histoire là ….(la position de stagiaire n’aide pas hien ? )

    Bref les solutions se trouvent surement dans chacun de nous et pas seulement en médecine: quelle capacité avons-nous à l’écoute simple gratuite donnée à l’autre qui va au delà de l’empathie purement professionnelle ?

  13. agnesou 4 février 2014 à 14 h 20 min #

    merci pour ce témoignage et si j’ai bien suivi tes aventures tu dois être en D4 alors bon courage pour cette année…
    Il m’ait arrivé des situations similaires, et c’est vrai qu’on s’en mort d’autant plus les doigts lorsqu’il n’y a pas grand chose à faire une fois sorti(e) de la chambre du patient…
    Je me permets de partager mon p’tit truc: essayer de faire les choses de manière dense; cette poignée de main dont tu parles: le contact physique qui appuie ta présence, qui dit que tu es là, où le regard à la patiente après avoir lui ton courrier, le fait de s’être intéressé à son « mode de vie »,… et puis tout ce qui reste dans ton cœur et que tu aurais aimé donner comme amour, ça peut être offert dans la prière ou la méditation, et je crois que Là-Haut, Il sait quoi en faire😉
    Bonne route à toi!

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