Femme battue

8 Juil
Il est minuit trente, je rentre tout juste chez moi, l’eau de ma tisane chauffe encore. Tu vois, tu m’as touchée avec tant de force que j’ai trop besoin de t’écrire.
Tu t’es pointée aux urgences, et sur mon ordi s’est affiché ton nom, ton âge, 22 ans, et ton motif d’entrée : « traumatisme fermé mains/pieds/genoux». Encore une qui vient pour une entorse, je lui fais son bon de radio et j’irai dîner pendant ce temps là. Voilà ce que je me suis dit.
Je suis arrivée devant toi, je t’ai demandé ce qui t’amenait, et c’est ta petite sœur qui a répondu.
Ton mari t’a battue, et ce n’était pas la première fois. Ça a commencé après le mariage, tout de suite, très vite, et tu n’as rien dit, évidemment. Tu as été chez le kiné pour des « douleurs dans le dos », tu lui as dit que tu t’étais réveillée avec, comme ça un beau jour, non non tu comprenais pas.
Mais cette fois-ci, ta petite sœur était présente, et elle a vu la scène. Elle me raconte. Il t’a tordu le bras dans le dos, longtemps. Puis il t’a jetée par terre, bloquée contre le mur, et t’a frappée. Tu t’es roulée en boule alors c’est le dos, les jambes, les épaules qui ont pris. Tes vêtements sont déchirés. Ta sœur raconte tout ça, vite, très vite, elle est choquée. Toi je t’observe, tu ne dis rien, simplement ton mascara a coulé, et tu me regardes timidement. Ta sœur te prend la main, vous échangez un regard, et tu reposes tes yeux sur moi. Plus fort.
« Docteur, vous pourriez me faire un certificat ? Je veux porter plainte. »
Docteur?
Si tu savais que je n’ai que 22 ans, comme toi. 22 ans, putain.
Si tu savais que je ne suis qu’une petite fille soudain bien perdue dans sa blouse blanche, face à toi.
Si tu savais que j’ai envie d’aller chercher un adulte et de dire « pouce, c’est pas du jeu, il a triché ».
Mais tu n’as pas à le savoir. Ce soir, je suis la personne rassurante. Encourageante. Solide. La personne à qui tu peux un peu te raccrocher.
Alors, je t’examine. Hématomes. Contusions multiples. La radio montre une fracture du poignet. Je bous à l’intérieur, mon bide se tord, je pleure en-dedans. Mais devant toi, je reste calme. Je rédige mon certificat, en mettant bien comme on m’a appris à la fac : « la patiente déclare être victime d’une agression. Elle présente… ». Je ne peux pas certifier que c’est lui qui t’as fait ça, tu comprends.
Je vais chercher mon interne, pour qu’elle valide tout ça.
Je reviens te voir, te donne tous tes documents, et te laisse repartir. Ce soir, tu iras chez ta mère, et tu dormiras avec ta petite sœur. Tu dois y être en ce moment, peut-être que vous buvez la même tisane que moi, pour vous remettre de ce dimanche tumultueux.
C’est grâce à elles deux que tu es venue ce soir, c’est grâce à elles deux que tu iras demain chez les flics. J’espère.
Moi j’ai fait ce que je pouvais faire, j’ai fait semblant d’être un médecin. Je crois que c’est la première fois que c’est aussi difficile.

13 Réponses to “Femme battue”

  1. tebouen 8 juillet 2012 à 23 h 49 min #

    il est 1h45, un mail arrive, je vais me coucher et je pleure…
    bravo et merci pour elle !

  2. Rémi Chagarou 9 juillet 2012 à 12 h 13 min #

    C’est dur n’est-ce pas ?
    Elle a le même âge que toi, tabassé par un connard qui se prend pour un homme et qui n’en est pas un, déjà mariée bien trop tôt ….
    Que peut faire Dopamine notre infirmière super sexy ^^, et bien rien de plus que d’en référer à son interne ou au médecin de garde, peut être indiquer une orientation vers un suivi psychologique ou conseiller de faire constater les dégâts chez le légiste pour accompagner un plainte, mais bien sur, certainement que cette jeune femme tabassée ne fera rien et retournera avec le mari qui recommencera, puisque ce n’est pas la première fois.
    Et d’ici quelques temps trop court, elle reviendra encore, jusqu’au jour où voilà.
    Que peut-on faire en tant que membre du corps médical ? Soigner, mais impossible de donner le déclic chez ces patients – là. Brûle d’envi de lui dire : » Mais vire-le ce gros con, dégage-le, avant qu’il ait ta peau ! » ….
    Je crois surtout que tu as du penser  » Cela aurait pu être moi, je pourrais être elle … »
    Tu en verras d’autre Dopamine, des pires, des plus touchants, des plus heureux aussi, tu verras de tout …
    Mais surtout, évacues l’excès de sensations, tu n’es pas une cocotte-minute.
    Ne franchis jamais la ligne jaune qui est d’influencer le patient , sur un coup de tête … C’est dur d’être .
    Tu comprend pourquoi?

  3. mahina 9 juillet 2012 à 14 h 18 min #

    Si difficile parfois ce métier où l’on soigne les corps et parfois…l’on aide l’âme…peut-être sans le savoir!
    Ce témoignage me touche, l’une de mes filles vient de passer l’internat…parfois… elle raconte…

  4. grudy 9 juillet 2012 à 15 h 49 min #

    Homme ou femme, médecin ou journaliste, manager ou simple guichetier, un jour ou l’autre, nous faisons tous face à une telle humanité, dans sa douleur ou dans sa grandeur…

    Ne pas tout prendre sur soi, mais en assumer l’essentiel, c’est ce qu’on appelle le passage de l’enfance à l’âge adulte : on met des dizaines d’années à le faire ! J’ai plus de soixante ans, il m’arrive encore d’être pris de travers, et de ne pas supporter… l’insupportable !

    Melle Dopamine, je tiens à vous dire : une telle profondeur dans la relation humaine, racontée avec un tel talent, on va vous retrouver un jour sans crier gare dans la liste des « bestsellers » de la rentrée !
    Et ce ne sera que justice.

    Amitiés
    à +
    Grudy

  5. panouf0304.wordpress.com 9 juillet 2012 à 16 h 15 min #

    j’ai vu ton blog en passant chez edmond avec sa BD du diamnche…il a l’air intéressant!!
    Je vais revenir, là il faut juste faire un petit coucou…

    Sinon ce que j’aurais eu envie de faire, là, bien mis derrière mon ordinateur, c’est… je sais pas. Des trucs cons et sans doute pas adapté au contexte. Essayer de lui dire des conneries dont elle a rien à foutre, sur une possibilité de nullité de mariage (faut vraiment être PAS BIEN pour penser à ça en lisant ça!!!)
    Ou un peu moins con lui donner une liste d’associations qui peuvent l’aider, lui trouver des trucs fait pour ça, du type « mon époux me bat que puis-je faire ». Essayer de parler avec elle, de la soutenir, lui proposer une aide psychologique (c’est-à-dire refiler le bébé à un mec compétent pour ça… Sauf que je sais pas si on a le droit avec le secret médical…)

    Mais bon, à ta place… J’aurais fait pareil, on est aux urgences, des patients à voir, faut se blinder (et c’est vrai!! J’avais pris une histoire trop à coeur une fois, en dehors du cadre de l’hopital, l’année dernière: ça s’est soldé par un syndrome anxio-dépressif, trois signalements à la comission de pédagogie de la fac pour comportements à risque, 2 mois et demie de mise en inaptitude au poste d’externe, 3 autres mois pour la même raison sauf que là je m’en étais rendu compte et donc ça avait pas été officiel, consultation de psy tous les mois plus quelques autres consultations diverses, une année complètement loupée, un stage d’orthopédie où à cause des médicaments on devait régulièrement me faire sortir du bloc en pleine PTH parce que je risquais de m’endormir sur le patient et de tout déstériliser avec des conséquences catastrophiques, et des problèmes de sommeil pas encore tout à fait résolus qui font que alors que ça s’est terminé depuis janvier 2011 je dépend encore des hypnotiques pour dormir, même si ça va bien mieux: avec c’est bon, je me lêve juste à 11h puisqu’on est en vacances…)
    Il va peut-être falloir que je fasse (ou pas, j’ai pas trop envie) un article là dessus, ou non.
    je pense aussi que c’est pas la peine de me donner des paroles de consolation pour ça, c’est le passé, et il fallait sans doute que je passe par là, et c’est mieux quand tu es externe, que tu as pas de responsabilités…
    Mais en tout cas il y a UNE règle à retenir: ne pas hésiter à passer la main si on ne le sens pas. Et surveiller les signaux d’alarme chez ses collègues, ne pas hésiter à signaler à l’autorité compétente, même si l’autre vous dis que c’est pas la peine, parce que moi j’aurais répondu que tout allait bien et que ça servait à rien, alors que c’est ça qui m’a sorti de là…

    Et donc eh bah, euh pour en revenir au cas dont on parle… « Si tu savais que j’ai envie d’aller chercher un adulte et de dire « pouce, c’est pas du jeu, il a triché ». » Je l’aurais fait, en mode aller chercher l’interne et lui dire hypocritement : « euh je suis pas au top sur la prise en charge des certificats de violences conjuguales, tu peux venir s’il te plait j’ai pas envie de faire une connerie… » (ce qui peux être un réflexe de protection très sain d’ailleurs!!)

    Mais si il y a pas ça, eh bah, j’aurais fait comme toi.
    Parce que nous, on est que des externes, que des types bien plus compétents que nous sur la question, des experts, ont décidé que tout ce que nous devions faire c’était ce putin de certificat, et un epu d’info si on a le temps. Le reste c’est pas notre role. Et ils ont raison…

    Et surtout, on peut rien faire, comme le montre cet article: http://maitremo.fr/2011/04/22/petites-violences-entre-epoux/

  6. Somatostatine (ou SRIF pour les intimes) 10 juillet 2012 à 22 h 59 min #

    Courage Dopamine !
    Ne te laisse pas abattre, la vie des médecins euh … sorciers est difficile. Il faut souvent prendre du recul et se dire que finalement on a fait tout ce qu’on a put… Je parle en connaissance de cause, je suis sorcier aussi, enfin apprenti sorcier, et j’ai aussi 22 ans. Tu en verras d’autres mais je pense qu’on peut parfois glisser un petit conseil… Genre n’oubliez pas de passer au commissariat.

    Et puis oui, allons voir les internes pour qu’ils fassent leur boulot de temps en temps !! La violence conjugales ça nous dépasse un peu quand même.

    Merci pour elle,
    Prend soin de tes patients et surtout prend soin de toi !

  7. Aimé Blumentern 11 juillet 2012 à 7 h 36 min #

    Signalement au procureur de la République ?

  8. Aimé Blumentern 16 juillet 2012 à 13 h 06 min #

    au cas où cela puisse aider, un document sur les règles de droit applicables :
    http://www.ordre-medecins.org/site/fiches_techniques/ODMFiche6-6.pdf

  9. Mme de K 18 juillet 2012 à 17 h 21 min #

    je suis arrivée ici par je ne sais quel détour, et j’aime ! faut dire que je suis forcément bonne cliente : ma fille aînée est externe ! elle n’est pas catho😉 mais j’espère (je crois) qu’elle a autant d’humanité que vous !

  10. Dopamine 18 juillet 2012 à 18 h 22 min #

    Merci à tous… (ceux qui m’ont fait des compliments, évidemment. Les autres, allez mourir😉 ).
    Juste quelques précisions, pour préciser. (Je suis fatiguée, c’est pour ça).
    Les urgences étaient bien remplies ce soir là. Pas surblindées, mais globalement on était bien occupés, surtout que une des internes était dans les étages, et que j’étais la seule externe. Donc, l’interne restante a juste pu regarder la radio, mon certificat, ma lettre de sortie, et l’ordonnance. Le senior… j’ai du le croiser une fois, en début de garde. Faut dire, il avait trois patients en déchoc, c’est une bonne raison.
    Si vraiment j’avais été larguée, j’aurais demandé à l’interne de venir. Mais en vrai, ça allait, hein. Au niveau médical, fastoche. Une fracture du poignet, j’ai vu pire. Au niveau juridico-légal, mon interne m’a bien expliqué, pas trop difficile non plus.
    C’est la manière de gérer ça qui est compliquée à trouver. De vivre ça avec une blouse blanche, c’est particulier; on devient un repère, avec une certaine autorité.
    J’y travaille, alors merci pour vos conseils (pour ceux qui m’en ont fait, les autres, toujours pareil, allez mourir).
    Je répète, je suis fatiguée🙂

  11. La rédaction de CareVox 14 août 2012 à 10 h 58 min #

    Bonjour,

    Nous venons de parcourir votre blog, Une catho à l’hosto, que nous avons beaucoup apprécié. Nous aimerions ainsi vous inviter à vous joindre à nous, et plus exactement à devenir rédactrice sur CareVox, premier site participatif dédié aux actualités de santé.

    La particularité de CareVox est de permettre aux professionnels, mais également aux passionnés de tout bord par les thématiques de santé, de faire part de leurs préoccupations de bien-être dans leur domaine de prédilection, dans la limite de l’exactitude scientifique dont CareVox se veut le garant.

    A la lecture de vos écrits, nous sommes convaincus que de nombreux lecteurs de CareVox aimeraient vous connaître davantage, s’informer et tirer parti de votre expérience, de vos conseils et de vos réflexions sur les thématiques ayant trait à la médecine et à la santé.

    Nous sommes heureux de notre côté de pouvoir vous offrir la tribune de CareVox pour vous permettre d’intéresser un large public à vos développements. Les articles sont évidemment relus et corrigés par un comité de rédaction.

    Sur CareVox vous côtoierez des passionnés, comme vous, par la santé et le bien-être. Vous pouvez vous inscrire dès maintenant ou nous faire part de vos questions et remarques éventuelles. Vous pouvez compter sur nous, et nous vous renseignerons avec plaisir.

    Dans l’attente de votre réaction, et bien cordialement,

    L’équipe de rédaction de CareVox

    http://www.carevox.fr/
    redacteurs@carevox.fr

  12. Rose, Virgule 2 septembre 2012 à 16 h 28 min #

    Dopamine, reviens !

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  1. Pas le choix | au bord de mon chemin - 9 juillet 2012

    […] Sauf que tu ne l’ouvres pas. Détour sur le net. Et là tu tombes sur un texte. Sur ce texte. Et tu t’en prends plein la figure. Encore. Pas autant qu’elle sûrement. Heureusement. […]

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