Dimitri

25 Mai

Dimitri est mort.

Alors forcément, ça ne vous dit rien, surtout que le prénom n’est pas le vrai : cherchez pas, vous n’avez aucune chance.

Dimitri est mort.

La nouvelle s’est répandue aujourd’hui chez les externes. Les internes, encore nouveaux dans l’hosto, ne le connaissaient presque pas. Quand aux médecins des services « dans les étages », ils sont comme vous : ils n’ont aucune chance.

Parce que Dimitri, c’est aux urgences qu’on le rencontrait, en bas. Il venait environ une fois par semaine, si ce n’est plus. Il arrivait vers 20h, amené par les pompiers. Le plus souvent, il était juste très alcoolisé ; parfois, il allait jusqu’au coma ; de temps en temps, une mauvaise chute entrainait des points de suture. Puis il repartait au matin, les infirmiers lui ouvraient la porte en grand, et marquaient ensuite tranquillement « fugue » dans le dossier. Ça arrangeait tout le monde : les papiers, le paiement, tout ça, c’était un peu compliqué… Dimitri était SDF.

Alors voilà, il passait la nuit aux urgences, il repartait dans la rue au matin, et revenait quelques jours plus tard. C’était Dimitri, quoi.

Et Dimitri est mort.

Tous les externes le connaissaient. Dimitri, c’était le vieil habitué des urgences. Il avait même sa place attitrée. On s’y est tous attaché, et voir son nom dans le tableau de garde nous donnait le sourire. Certains en avait même fait un porte-bonheur : « garde avec Dimitri, dodo à minuit ». Et le lendemain de garde, pour savoir comment ça s’était passé: « c’était bien ta garde ? Y’avait Dimitri ? »

Lui et moi, nous nous sommes croisés à trois reprises. La première fois, il m’a appris la méfiance vis-à-vis des patients endormis. Faut dire, il avait failli me foutre un pain dans la gueule quand j’avais checké son réflexe photo-moteur avec ma petite lampe. Bon, au moins, il n’était pas dans le coma. La seconde fois, ce n’est pas moi qui m’en occupais, mais son ronflement et son odeur avaient ajouté du charme à la garde. La troisième fois, on a enfin échangé quelques mots, il était un peu réveillé. Il m’a demandé en mariage. Puis il m’a vomi dessus. Puis il s’est endormi. Bref instant d’humanité.

Et Dimitri est mort.

C’est un choc pour tout le monde. Dimitri, personne ne pensait qu’il mourrait un jour. La question ne se posait pas. Il était simplement là, pas vraiment malade, juste déglingué par la vie et l’alcool. Un médecin faisait parfois une tentative pour le calmer sur la bière et la vodka, Dimitri souriait, puis il partait en disant au revoir, à bientôt. Et il revenait, le bougre ! Et nous l’accueillions, les urgences ouvraient les bras au fils prodigue qu’il n’était pas, Dimitri retrouvait son brancard et sa place habituelle. La routine.

Et Dimitri est mort : une crise cardiaque, alors qu’il faisait la manche au soleil. Il avait 46 ans.

Sa vie a été assez moche, j’espère que sa mort est belle.

A bon entendeur, salut. (Jésus, je dis ça, je dis rien).

11 Réponses to “Dimitri”

  1. Babeth 25 mai 2012 à 21 h 21 min #

    A part que j’aime ton billet, je sais pas trop quoi dire… sauf que cette histoire est triste😦 J’espère juste qu’il y avait quelqu’un à l’enterrement de Dimitri.

  2. Yem 25 mai 2012 à 22 h 14 min #

    Bel hommage aux SDF. Merci pour eux.

  3. Rémi Chagarou 26 mai 2012 à 9 h 14 min #

    Il a eu une belle mort je trouve.
    Qui s’en soucie des SDF?
    Je l’ai été, l’alcool et la chnouf en moins et je peux vous assurer une chose. Y a parfois plus d’humanité chez les SDF que les bonnes gens bien propres sur eux.

    J’espère qu’il nous regarde avec le sourire là-haut.

    • Rémi Chagarou 26 mai 2012 à 9 h 29 min #

      même si entre SDF ça se frite , chacun pour sa peau, parfois si on a la chose de tomber sur des bons gars , ça se passe bien.Faut survivre.

  4. Alexandre Gérard (@AlxGrd) 26 mai 2012 à 16 h 07 min #

    Merci pour cet article! Quand l’amour est fou comme ça, mes genoux fléchissent. Comme vous l’aimez Dimitri!!!!!!

  5. ChirNor (@ChirNor) 26 mai 2012 à 17 h 48 min #

    Ton histoire, (enfin, celle de DIMITRI), elle est banale…. On en a tous des pareilles…

    Moi, je souviens bien : En vrai, il s’appelait JEAN, mais il préférait… (elle préférait)… qu’on l’appelle NATACHA…
    Quand elle venait aux urgences (souvent) elle répétait, (quand elle pouvait encore parler) : « Mon problème Docteur c’est la poisson… Quand je pois, je fomi… et quand j’ai fomi, je pois… » (…. En plus, elle avait un cheveu sur la langue) et bien sûr, ça s’est aussi mal terminé…..

    Ton histoire est banale, mais elle est vraie et, comme tu nous en as accoutumé, sa relation, ton regard et ta conclusion sonnent… « juste ».

    Ce qui m’interpelle dans ton histoire, c’est ta façon de parler à….. Jésus !
    Et c’est pas la première fois…
    Non mais, t’as vu comment tu lui parles…. Presque en lui tournant le dos, mais suffisamment fort pour qu’Il entende…… « A bon entendeur, salut !… Jésus, je dis ça, je dis rien ! »
    Tu le connais perso … ou quoi ?
    Tu vas bientôt le tutoyer (sic !)… 😉
    Il faut vraiment que tu m’expliques çà… d’ailleurs, c’est convenu… (hein !)

    Dr. Chiiiiiiir !

    • Fini99 28 mai 2012 à 13 h 22 min #

      Jésus, ok, c’est le big boss. Mais c’est aussi sensé être ton meilleur pote. Donc, franchement, le fait de ne pas le vouvoyer, c’est pas plus d’érengeant que ça.
      « je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis ».

      • ChirNor (@ChirNor) 28 mai 2012 à 16 h 46 min #

        Rassures-toi…
        J’étais pas vraiment choqué…..
        C’était un petit clin d’œil!!!

  6. Edel 28 mai 2012 à 8 h 36 min #

    Hier, je suis passée entre dans la rue de mon église. Dans l’embrasure de la porte de la boulangerie, juste en face de l’église, la petite dame SDF que tout le monde connaît, qui est à toutes les sorties de messes, et qui ne peut pas marcher seule… Gémissait pour avoir de l’eau. Elle crevait de soif, dans une rue passante, en face d’une église. J’ai été chercher de l’eau. Quand je suis revenue, un autre SDF, un jeune homme, s’occupait d’elle.

    Ils sont là. Nous ne les voyons presque plus, et ils vont mal, ils meurent, seuls, dans nos rues, au pied de chez nous, en face de nos églises…

    J’ai mal.

  7. Cassoulette 28 mai 2012 à 20 h 12 min #

    Dimitri. Son corps n’est plus là pour subir cette vie, mais il continue vivre parmi tous ceux qui l’aiment vraiment. Une pensée et une prière à tous les Dimitri…

Trackbacks/Pingbacks

  1. Nostalgie vincentienne | Rue de Vaugirard, le blog de Charles Vaugirard. - 1 juin 2012

    […] récent billet sur le blog de Dopamine, « une catho à l’hosto », m’a beaucoup interpellé. Il parle de la mort d’un SDF, […]

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