Les visites à domicile

8 Mai

En tant qu’externe, je suis souvent à l’hôpital. Mais parfois, un miracle se produit, et je me retrouve chez le prat’, c’est-à-dire en stage chez un médecin généraliste. Oh, j’aime bien l’hosto, mais ça fait du bien d’en sortir de temps en temps. Envolées les blouses blanches, terminés les bons d’examens à négocier, finis les transferts de patients sans dossier médical pour aller avec. Et vive la médecine gé !

Et chez le prat’, ce que je préfère, ce sont les visites à domicile (#VAD pour les amis twittos).

D’abord il y a de l’action. Au cab’, on est assis sur une chaise derrière un bureau, et même avec la meilleure volonté du monde tu en arrives forcément à compter les patients restants dans la salle d’attente. Puis, à terme,  les rainures du parquet. Le concept de sortir dehors, de prendre la voiture et d’aller chez les patients parait alors hautement formidable.

Et puis, en tant que stagiaire qui débarque, les patients me sont de complets inconnus. J’ai un peu  l’impression d’être une petite souris qui se serait glissée là par hasard, aux premières loges pour découvrir l’intimité de pleins de personnes si différentes…

Souvent, évidemment, ce sont des petits vieux qui nous attendent.

Il y a ceux pour qui nous sommes la seule visite du mois.

Il y a ceux dont on aimerait bien être les petits-enfants.

Il y a ceux qui ont 17 chats.

Il y a ceux qui doivent encore se rappeler de la frayeur de la stagiaire quand elle a vu débouler un féroce troupeau d’oies. (Déconnez pas, ça fait peur).

Il y a ceux qui cachent mal leurs cendriers débordant de mégots. « Si, docteur, je vous juuuuuuuuuuure que j’ai réduit…».

Il  y a ceux qu’il faut hospitaliser.

Il y a ceux qui nous proposent une p’tite goutte avant de partir.

Il y a ceux qui nous ont oubliés et qui viennent ouvrir la peur au ventre, dans la crainte d’un voleur.

Il y a ceux qui guettaient notre arrivée depuis le PMU d’en face.

Il y a ceux qui ont une maison en forme de coin de prière. Jean-Paul II et Sainte Thérèse de Lisieux font un carton, j’vous le dis. Sur la commode trône une bouteille d’eau de Lourdes, une statue de la Sainte Famille, des icônes, la Bible, et évidemment une crèche lorsque l’époque s’y prête.

Il y a même eu celle qui m’a agrippée ma médaille miraculeuse en me montrant la sienne, m’arrachant le cou par la même occasion. Puis qui m’a proposée une croix en pendentif, « vous savez elle est bénie, de toute façon tout est béni chez moi ». J’vous raconte pas la tête de mon prat’ à côté.

Il y a ceux qui ont préparé une jolie liste avec les médicaments dont ils ont besoin.

Il y a ceux qui butent encore sur le mot KARDEGIC, alors qu’ils s’en prennent 75 mg par jour depuis des années.

Il y a ceux qui vivent entourés de photos d’enfants, de cartes postales, de dessins signés Théo, Léa, Manon, Lilou, Arthur ou Timéo.

Il y a ceux qui sont protégés par leurs ancêtres veillant sur eux depuis leurs cadres dorés. Si vous voulez, je peux vous faire un topo sur l’évolution des robes de mariées sur 4 générations.

Il y a ceux qui vivent là où ils ont toujours vécu.

Il y a ceux qui ont fait de leur maison un musée.

Il y a ceux qui ne jettent rien. Sur la table traîne un ticket de cinéma pour Bienvenue chez les Ch’tis. Dans l’étagère, la collection complète des Pages Jaunes de 1995 à nos jours.

Il y a ceux qui fument devant nous.

Il y a ceux qui s’en fichent du médecin, ce qu’ils veulent c’est la tension. Ils la notent dans un petit cahier, comparent avec la fois précédente, se font des statistiques sur l’année. Je crois que ça donne du piquant à leur vie.

Il y a ceux qui s’inquiètent pour leur femme, qui nous raccompagnent à la porte et nous demandent « comment je vais faire Docteur, quand je ne pourrai plus m’en occuper ? ».

Il y a celles qui s’inquiètent pour leur mari, qui nous raccompagnent à la porte et nous demandent « comment il va faire Docteur, quand je ne pourrai plus m’en occuper ? ».

Y’en a tellement… Ils sont tous différents, ils sont tous touchants, ils ont tous un truc improbable.

J’aime bien les visites à domicile.

11 Réponses to “Les visites à domicile”

  1. Jibitou (@Jibitou) 8 mai 2012 à 15 h 46 min #

    Superbe ! C’est là qu’on voit le lien social énorme que maintient un médecin.

    Je vous envie de faire un métier pareil. Etre au milieu d’ingénieurs repus et matérialistes (enfin pas tous) n’est pas toujours réjouissant.

  2. Corine 8 mai 2012 à 16 h 13 min #

    J’aime bien ta liste, un peu comme un inventaire à la Prévert et j’aime encore davantage l’idée que derrière la plume qui gratte mon ordonnance (enfin maintenant il y a l’ordi) bref j’aime bien me dire qu’il y a un homme ou une femme un peu poète. Bon j’dis ça parce que mon toubib à moi, il écrit des poèmes 😉
    et le poète-médecin je trouve qu’il regarde un peu ses patients comme le médecin-croyant. Avec beaucoup de coeur.

  3. Edmond Prochain 8 mai 2012 à 16 h 50 min #

    Et d’un coup, je découvre un point commun super fort entre médecin et journaliste : la porte d’entrée dans des centaines, des milliers d’intérieurs différents, avec chacun leur histoire propre (ou leurs histoires sales, c’est selon).
    J’ai même réussi à reconnaître certains des petits vieux que tu décris… D’ailleurs, soit dit en passant : il n’y a pas besoin d’oies pour avoir peur, un gros chien suffit amplement ! Quant à la goutte avant de partir, sérieusement, tu as déjà accepté le verre de goutte fabrication maison ?!

  4. Dopamine 8 mai 2012 à 21 h 39 min #

    @Jibitou Oh, le métier est chouette, oui. Après, certains docteurs ressemblent fort à vos ingénieurs… c’est pareil partout. Tiens, je ferai un billet un jour la-dessus !

    @Corine J’ai tenté la poésie il y a quelques années. Une erreur de jeunesse que mes amis ne sont pas prêts à me laisser oublier.

    @Edmond Tu expliques mon amour des VAD: j’ai hésité un temps entre médecine et journalisme. Tout s’explique! En revanche, le gros chien me fait pas peur, je suis une fille de la campagne, moi Môssieur. Enfin, de la jolie campagne proprette, avec des chiens mais sans les oies. Et le verre de goutte… nous dirons que ça tombe sous le sceau du secret médical.

    • corine 8 mai 2012 à 21 h 49 min #

      J’insiste.La poésie c’est juste ce que tu écris, maintenant. Relis Prévert, Queneau. bon je te fais pas une liste quand même😉

  5. Agnès 9 mai 2012 à 9 h 09 min #

    Oh que c’est joli.
    Je confirme, les oies peuvent être extrêmement agressives, plus efficaces que des chiens de garde. Et pour l’évolution des robes de mariées, si vous avez le temps je suis preneuse !
    Bonne continuation.

  6. Théa 9 mai 2012 à 18 h 36 min #

    En ce qui concerne les oies, je confirme, elles font de redoutables chiens de garde : la légende des oies du Capitole n’est pas basée sur du vent…
    Je trouve aussi un petit côté Inventaire de Prévert : c’est sûr que c’est pas du Baudelaire, mais quand même !

  7. Babeth 9 mai 2012 à 22 h 54 min #

    C’est marrant, j’aurais presque pu faire le même billet🙂
    Tiens, une bonne idée pour un prochain thème, merci!

  8. ChirNor (@ChirNor) 20 mai 2012 à 8 h 22 min #

    Merci pour ton blog, Chère petite Consœur Dopamine!
    J’aime bien, la fraîcheur de tes propos, et ta manière d’aborder ton métier et tes patients…
    J’aime aussi bien ton style et ton humour…
    Pourrais-tu parler un peu plus de toi. – Je veux dire un peu plus de ta Foi et comment tu la vis… – Comment « vis-tu avec Lui aujourd’hui » pour reprendre ton expression (dans : Il était une fois des premières fois, et puis une foi.)
    Comment pries-tu?
    Un (pas encore tout à fait) vieux chiiir.

  9. pellenq 22 mai 2012 à 16 h 06 min #

    J’ai envie de rajouter pour l’avoir vécu
    Il y a ceux qui vivent dans des villages loin de tout où la solidarité montagnarde tres présente participe à leur mieux etre et te donne les larmes aux yeux .

  10. Lambert 22 mai 2012 à 17 h 06 min #

    Moi, j’étais infirmière, maintenant je suis patiente. Et bien, ma Géneraliste, je la trouve à l’écoute et sympa en plus d’être professionnelle. Donc merci aux médecins de campagne (et pourtant j’ai toujours bossé à l’hosto).
    Et j’ai déjà évoqué la Foi avec ma Gé.

    Marinette

Faites comme chez vous!

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :