Ces 3 patients qui ont changé ma vie

13 Nov

Dans 15 jours, je vais expérimenter une fois de plus le coté obscur de la vie étudiante : les partiels. Je suis donc en (ré)vision, et prévois beaucoup de choses à faire pour dans 16 jours (très exactement). Mais d’ici là, j’ai besoin parfois de repenser à d’anciens patients pour me motiver à apprendre mes cours…disons… de cardio (au pif). Et comme je suis une fille très pragmatique, je vais faire de ces repensées un billet, histoire de valider la case blog sur mon programme.

3 patients, ceux que je ne veux pas oublier.

-Mme Ch’ti.

1er stage, après le P1, avec les infirmières. Mme Ch’ti est une vieille dame, drôle et sympa.  Mais elle vient d’un milieu social défavorisé et ne comprend pas le concept de la toilette QUOTIDIENNE, l’odeur de ses vêtements s’en ressent, c’est une véritable ode au maroilles. Pour entrer dans sa chambre, il faut donc se préparer à rigoler sans inspirer, exercice difficile si l’en est. Mais j’aime bien y aller, j’ai bossé comme une tarée pour y arriver, tout me parait merveilleux. Et puis, au bout d’une semaine, j’assiste à la visite des médecins. Oups, pardon, des chiiiirurgiens. Exceptionnellement, le chef est présent, jour de grâce.

Il entre dans la chambre (sans frapper), nous entrons tous (en fin d’année scolaire/période de stage, ca donne : chef+interne+3 externes+infirmière+2élèves infirmières+moi. Beaucoup de beau monde pour une petite chambre). Grand sourire bienveillant pour Mme Ch’ti. Regardez tous, c’est moi qui l’ai opéré, c’est mon œuvre. L’interne tire la gueule, personne ne se demande pourquoi.

Et alors, madame, ca va bien depuis l’opération ?

Mme Ch’ti répond, il n’écoute pas du tout, il commente le dossier aux externes.  Tant pis pour lui, seconde question, elle lui rétorque en ch’ti. Il insiste, elle persiste. En vrai ch’ti incompréhensible, comme une vraie langue, quoi. Et c’est là que ca devient croustillant, avec le recul je ne sais même pas comment ça a pu arriver : il a du demander aux infirmières si la patiente parlait français. Une semaine plus tôt, le mec lui a déboité la hanche, scié l’os et foutu une prothèse a la place.  Et il a besoin de demander pour être sur (j’en arrive à avoir des doutes sur mes souvenirs, tellement ça me parait énorme). En tout cas, cette chère madame Ch’ti n’a plus parlé français qu’avec l’infirmière. Le chef s’est donc vu obligé de passer par elle. Comique de situation maximal:

le chef : Martine (c’est l’infirmière), tu peux demander à Mme Ch’ti si elle a mal?

Martine : Mme Ch’ti, avez-vous mal?

Mme Ch’ti (en parfait français, regardant le chef droit dans les yeux) : un peu. Surtout le matin.

L’un de mes fous rires intérieurs les plus difficiles à réprimer.

Et moi qui sortais du P1, auréolée de gloire, couronnée d’étoile la lune est sous tes pas, j’ai compris un truc : même après mes 15 ans de médecine, je n’aurais pas d’excuse pour traiter les gens de haut.

 

-Mr Souffrance.

Fin de la deuxième année. C’est encore un stage infirmier, en soins intensifs cardio cette fois-ci. Mr Souffrance a mal, vous ne vous y attendiez pas, hein. Il  est allongé sur son lit toute la journée, il est intubé, il ne peut pas parler. Tous les jours, nous lui faisons la toilette, nous vérifions la poche d’urine, nous triturons gentiment ses tuyaux. Pour ça, on abaisse les barrières de son lit, puis on les remonte. Basique, classique. A la fin d’un soin, je remonte les barrières, ca coince, je force. Mr Souffrance fait une tête bizarre, tu m’étonnes : je suis en train de lui écrabouiller la cheville. Je ne peux que bredouiller que je suis désolée, je suis à ça (et encore) de pleurer, surtout que l’infirmière m’engueule, et elle a bien raison. Je suis sous le choc : mon incompétence a nuit à mon patient.

Aujourd’hui, lorsque l’appel de la paresse se fait entendre, j’essaye de penser à Mr Souffrance. Et à tous ceux à qui je risque de faire du mal si je ne maitrise pas mon métier. Ca ne marche pas toujours, mais ça aide.

 

-Mr Fumeur.

Fin de la troisième année, on progresse, d’autant plus que je suis avec les médecins maintenant. Service de pneumo, des cancers partout, des décès chaque semaine, et heureusement un interne génial. Qui se fout de ma gueule lorsque je vais à la chapelle de l’hosto après le déjeuner, mais gentiment. Et puis du coup on avait un peu discuté, c’était chouette.

Mais bref, le sujet, c’est Mr Fumeur. Qui a un cancer grave, alcool et tabac ne se payent pas qu’à la caisse du magasin hélas. Il est normalement traité par chimio en ambulatoire, mais pour le moment, il fait une infection pulmonaire aigue, sous antibiotiques etc. Mais ca va mieux, sauf qu’il mange que dalle. Je passe 70% de mon temps à bosser pour lui : examens, interprétations, avis diabéto (il les cumulait faut dire), avis onco-hémato, avis gastro. Nous allons peut être lui percer le ventre pour y mettre un tuyau et l’alimenter, ca va l’aider. Il va aller mieux.

Quand je reviens le lendemain, Mr Fumeur est mort.

Mr Fumeur, c’est le seul patient pour lequel je me suis vraiment révoltée. Bordel, il allait aller mieux ! On lui aurait foutu son tuyau, et il aurait guéri. Mais j’oubliais son cancer.

Mr Fumeur, c’est le patient qui me hante. C’est le premier, le seul patient qui a été difficile de donner à Dieu. Cela fait 10 minutes que je cherche son vrai nom, je l’ai sur le bout de la langue, je ne peux pas croire que je l’ai oublié. Mais peut être que c’est comme ça que ça doit se passer ?

 

Voila, trois patients, trois personnes, trois expériences. Trois leçons personnelles.

Je n’arrivais pas à écrire au passé, je ne sais pas si cela signifie quelque chose, jm’en fous un peu à la limite. D’y avoir pensé, d’en avoir parlé, me donne envie de retourner en stage : dans les livres, j’apprends à traiter les maladies. Il faut aller à l’hosto pour apprendre à soigner un malade.  Avoir un patient en face de soi pour apprendre à être un médecin.

Faites comme chez vous!

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