Archives de Tag: urgences

Fausse couche, vraie vie

25 oct

Il n’y a pas grand-monde ce jour-là aux urgences, son arrivée me sort de ma léthargie.

« Bonjour Madame, veuillez me suivre. Vous pouvez vous asseoir… Alors, racontez-moi ce qui vous amène ? » 

Merde, elle fond en larmes. Mauvais signe.

Elle est enceinte, elle est venue une semaine plus tôt pour être sûre, même que l’écho était normale. Elle est pliée en quatre de douleurs. Elle saigne. Elle angoisse, elle n’ose pas prononcer le mot de fausse-couche. « Ça porterait malheur. Et puis, c’est peut-être des jumeaux qui étaient superposés à l’écho, ils n’avaient pas assez de place pour deux, alors l’un d’entre eux s’est sacrifié ? ». Bon, ça ne va pas être facile.

J’évoque les différents diagnostics possibles, et tente de dédramatiser une éventuelle fausse-couche ; c’est bien ce qui se profile à l’horizon. Non, ce ne serait pas de votre faute. Oui, vous pourriez avoir d’autres grossesses sans problèmes. Oui, c’est fréquent, environ une grossesse sur 5. Je ne sais pas trop si le message passe, au milieu de ses mouchements ( ?) assez sonores. En tout cas elle s’arrête de pleurer, alors je lui prends ses constantes et lui palpouille le ventre.

L’interne arrive, l’examen gynéco commence avec moi dans le rôle du médecin. Effectivement, ça pisse le sang. Je pose mon spéculum et découvre… un truc bizarre. Je sais pas, le col est gonflé, mais surtout, là au-milieu, c’est, euh, quoi ? Interne chérie ? Me dis pas que c’est… si ?

Du matériel trophoblastique.

L’interne me tend la pince, un petit pot, et je commence à tirer sur les tissus, bloqués au milieu du col. La patiente gémit, elle doit douiller méchamment. Et soudain, je l’ai. Au bout de ma pince, un bout d’embryon.

Petit pot. Étiquette. Je ne le pose pas dans la bannette, je veux le descendre moi-même au labo. Seule dans l’ascenseur, avec ce petit bocal. Avec ce petit bout d’être humain. Avec ce mort qui a vécu. Je suis un peu paralysée… Je dessine timidement une croix de bénédiction, puis récite un Notre-Père, en communion avec cette petite âme déjà plongée dans la Béatitude éternelle, déjà auprès de Lui.

Finalement… Je crois bien que c’est elle qui me bénit.  :’)

Quand je discerne

23 sept
Elle a 24 ans.
Elle fume.
Elle est anorexique.
Elle croit qu’elle est allergique au pollen mais elle n’est pas sûre.
Elle est dépressive.
Elle ne voit plus bien dans ses lunettes d’il y a 4 ans.
Elle a une IVG à son actif, pas de contraception et des rapports sexuels non protégés dès qu’il y a « un moment de passion ».
Elle a souvent mal au ventre, souvent ballonnée, tous les examens sont normaux, elle ne comprend pas. Son médecin « ne la croit pas ».
Elle a les jambes lourdes en fin de journée, et une veine qui commence à bien se voir.
***
Elle est aux urgences gynéco.
Elle vient pour une infection urinaire.
Elle est soignée pour une infection urinaire.
***
Je suis terriblement frustrée.
Je pense que je veux être médecin généraliste. :)

 

 

[Article court pour me remettre en jambes après tout ce temps, vous m'excuserez... Et pour ceux qui vivent dans le suspense depuis le dernier article: j'ai validé mes rattrapages! \o/ ]

Femme battue

8 juil
Il est minuit trente, je rentre tout juste chez moi, l’eau de ma tisane chauffe encore. Tu vois, tu m’as touchée avec tant de force que j’ai trop besoin de t’écrire.
Tu t’es pointée aux urgences, et sur mon ordi s’est affiché ton nom, ton âge, 22 ans, et ton motif d’entrée : « traumatisme fermé mains/pieds/genoux». Encore une qui vient pour une entorse, je lui fais son bon de radio et j’irai dîner pendant ce temps là. Voilà ce que je me suis dit.
Je suis arrivée devant toi, je t’ai demandé ce qui t’amenait, et c’est ta petite sœur qui a répondu.
Ton mari t’a battue, et ce n’était pas la première fois. Ça a commencé après le mariage, tout de suite, très vite, et tu n’as rien dit, évidemment. Tu as été chez le kiné pour des « douleurs dans le dos », tu lui as dit que tu t’étais réveillée avec, comme ça un beau jour, non non tu comprenais pas.
Mais cette fois-ci, ta petite sœur était présente, et elle a vu la scène. Elle me raconte. Il t’a tordu le bras dans le dos, longtemps. Puis il t’a jetée par terre, bloquée contre le mur, et t’a frappée. Tu t’es roulée en boule alors c’est le dos, les jambes, les épaules qui ont pris. Tes vêtements sont déchirés. Ta sœur raconte tout ça, vite, très vite, elle est choquée. Toi je t’observe, tu ne dis rien, simplement ton mascara a coulé, et tu me regardes timidement. Ta sœur te prend la main, vous échangez un regard, et tu reposes tes yeux sur moi. Plus fort.
« Docteur, vous pourriez me faire un certificat ? Je veux porter plainte. »
Docteur?
Si tu savais que je n’ai que 22 ans, comme toi. 22 ans, putain.
Si tu savais que je ne suis qu’une petite fille soudain bien perdue dans sa blouse blanche, face à toi.
Si tu savais que j’ai envie d’aller chercher un adulte et de dire « pouce, c’est pas du jeu, il a triché ».
Mais tu n’as pas à le savoir. Ce soir, je suis la personne rassurante. Encourageante. Solide. La personne à qui tu peux un peu te raccrocher.
Alors, je t’examine. Hématomes. Contusions multiples. La radio montre une fracture du poignet. Je bous à l’intérieur, mon bide se tord, je pleure en-dedans. Mais devant toi, je reste calme. Je rédige mon certificat, en mettant bien comme on m’a appris à la fac : « la patiente déclare être victime d’une agression. Elle présente… ». Je ne peux pas certifier que c’est lui qui t’as fait ça, tu comprends.
Je vais chercher mon interne, pour qu’elle valide tout ça.
Je reviens te voir, te donne tous tes documents, et te laisse repartir. Ce soir, tu iras chez ta mère, et tu dormiras avec ta petite sœur. Tu dois y être en ce moment, peut-être que vous buvez la même tisane que moi, pour vous remettre de ce dimanche tumultueux.
C’est grâce à elles deux que tu es venue ce soir, c’est grâce à elles deux que tu iras demain chez les flics. J’espère.
Moi j’ai fait ce que je pouvais faire, j’ai fait semblant d’être un médecin. Je crois que c’est la première fois que c’est aussi difficile.

Dimitri

25 mai

Dimitri est mort.

Alors forcément, ça ne vous dit rien, surtout que le prénom n’est pas le vrai : cherchez pas, vous n’avez aucune chance.

Dimitri est mort.

La nouvelle s’est répandue aujourd’hui chez les externes. Les internes, encore nouveaux dans l’hosto, ne le connaissaient presque pas. Quand aux médecins des services « dans les étages », ils sont comme vous : ils n’ont aucune chance.

Parce que Dimitri, c’est aux urgences qu’on le rencontrait, en bas. Il venait environ une fois par semaine, si ce n’est plus. Il arrivait vers 20h, amené par les pompiers. Le plus souvent, il était juste très alcoolisé ; parfois, il allait jusqu’au coma ; de temps en temps, une mauvaise chute entrainait des points de suture. Puis il repartait au matin, les infirmiers lui ouvraient la porte en grand, et marquaient ensuite tranquillement « fugue » dans le dossier. Ça arrangeait tout le monde : les papiers, le paiement, tout ça, c’était un peu compliqué… Dimitri était SDF.

Alors voilà, il passait la nuit aux urgences, il repartait dans la rue au matin, et revenait quelques jours plus tard. C’était Dimitri, quoi.

Et Dimitri est mort.

Tous les externes le connaissaient. Dimitri, c’était le vieil habitué des urgences. Il avait même sa place attitrée. On s’y est tous attaché, et voir son nom dans le tableau de garde nous donnait le sourire. Certains en avait même fait un porte-bonheur : "garde avec Dimitri, dodo à minuit". Et le lendemain de garde, pour savoir comment ça s’était passé: "c’était bien ta garde ? Y’avait Dimitri ?"

Lui et moi, nous nous sommes croisés à trois reprises. La première fois, il m’a appris la méfiance vis-à-vis des patients endormis. Faut dire, il avait failli me foutre un pain dans la gueule quand j’avais checké son réflexe photo-moteur avec ma petite lampe. Bon, au moins, il n’était pas dans le coma. La seconde fois, ce n’est pas moi qui m’en occupais, mais son ronflement et son odeur avaient ajouté du charme à la garde. La troisième fois, on a enfin échangé quelques mots, il était un peu réveillé. Il m’a demandé en mariage. Puis il m’a vomi dessus. Puis il s’est endormi. Bref instant d’humanité.

Et Dimitri est mort.

C’est un choc pour tout le monde. Dimitri, personne ne pensait qu’il mourrait un jour. La question ne se posait pas. Il était simplement là, pas vraiment malade, juste déglingué par la vie et l’alcool. Un médecin faisait parfois une tentative pour le calmer sur la bière et la vodka, Dimitri souriait, puis il partait en disant au revoir, à bientôt. Et il revenait, le bougre ! Et nous l’accueillions, les urgences ouvraient les bras au fils prodigue qu’il n’était pas, Dimitri retrouvait son brancard et sa place habituelle. La routine.

Et Dimitri est mort : une crise cardiaque, alors qu’il faisait la manche au soleil. Il avait 46 ans.

Sa vie a été assez moche, j’espère que sa mort est belle.

A bon entendeur, salut. (Jésus, je dis ça, je dis rien).

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