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L’inconnue venue d’Afrique

8 jan

Elle est venue aux urgences, amenée par les pompiers ; quelqu’un les a appelés en l’ayant vue s’effondrer dans la rue. Elle est noire, très belle, environ 27 ans.  Elle ne parle ni français, ni anglais, ni espagnol, ni allemand, ni arabe. Elle semble très inquiète, elle répète en boucle une phrase mais personne ne la comprend.

L’examen clinique est plus ou moins normal, mis à part une dénutrition et quelques ganglions inguinaux. C’est alors qu’elle relève sa jupe, et l’interne des urgences générales se retrouve face à une lésion très moche et surtout très génitale. Soyons pragmatiques : situation pourrie, urgences blindées… Transfert aux urgences gynéco.

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Là-bas, même constat. On lui fait une prise de sang, tout plein de sérologies, de nouvelles tentatives de communication (surprise : la patiente ne parle ni russe, ni mandarin!), une nouvelle tête se penche sur son entre-deux-jambes ; après « lésion génitale », est posé le diagnostic d’ « ulcération de la grande lèvre gauche »… Transfert en gynécologie.

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C’est là que nos chemins se sont croisés.

Ma chef me parle d’elle : « bon, ta mission c’est de savoir d’où elle vient, pourquoi elle pleure, quelle langue elle parle, depuis quand elle a ce truc, bref de faire un peu le point quoi… ». Bien sûr, laisse-moi deux secondes pour retrouver ma baguette magique, et j’arrive.

On parle quelle langue en Afrique bordel ? Français, anglais, arabe… Portugais aussi, non ? Ça tombe bien, une externe dans le coin a vécu au Brésil, quand elle était petite. Elle se rappelle vaguement de la chose, alors ni une ni deux, nous allons voir cette mystérieuse inconnue. A l’entrée de la chambre, on enfile une surblouse, un masque, des gants… Les résultats des bilans ne sont pas encore arrivés, alors les infirmières ont bricolé un isolement au petit bonheur la chance. Bingo, elle comprend le portugais ! La suite de l’entretien s’avère ubuesque, entre ma co-externe bredouillant des questions, moi cherchant des mots sur mon smartphone, et la patiente nous dévidant son histoire glauque à souhait. Elle a fui son pays et son mari violent grâce à un « généreux donateur ». Elle est arrivée en France il y a quelques mois, avec son petit garçon, et depuis elle se prostitue et vit dans un squat. Et puis sa lésion, c’est là depuis plusieurs semaines. Nous jetons juste un œil, c’est sans doute un cas d’école mais aucune de nous deux n’a envie de s’y attarder. La patiente rajoute qu’elle a la tuberculose, et qu’elle est séropositive au VIH.

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Attendez, je reprends mes notes… Comment ça, un petit garçon ? 7 ans ? Et il est où, là ?

Ben justement, elle ne sait pas trop, c’est ce qu’elle essaye de dire depuis 48h. Si ça se trouve, il est tout seul dans la rue. Mais sinon, il est là, dit-elle en me tendant un bout de papier avec un numéro de téléphone.

Nous sortons de la chambre un peu sonnées, un fou rire nerveux se prépare. Bon, qu’est ce qu’on fait, maintenant ? D’abord, l’assistante sociale. Celle dédiée à ce service n’est pas là aujourd’hui, les autres sont surchargées, rappelez lundi. (Oui, parce que ÉVIDEMMENT, tout ça se passe un vendredi. Sinon, ce n’était pas drôle).  Attendez, on parle d’un gamin de 7 ans potentiellement à la rue, tout seul, qui ne parle pas un mot de français, là ! Houhou, y’a quelqu’un ? Moi ? Juste moi ?

D’accord. Pas le choix, j’appelle ce numéro. Je ne sais absolument pas ce que je vais trouver au bout, j’espère juste que ce bout saura parler français et m’indiquera où est le gamin. J’inspire un grand coup, et zou galinette. « Allo ? Oui ? Oui, euh, bonjour madame, euh voilà, je suis externe à l’hôpital, et euh, une patiente m’a donné votre numéro, et euh, vous êtes qui ? ». Toi aussi, essaie de ne pas trahir le secret médical dans des conditions pareilles.

Gros coup de bol, la dame a l’air de comprendre très vite, et d’ailleurs s’énerve parce qu’elle garde le petit, d’accord, mais c’est convenu que ce n’est pas gratuit et la mère a maintenant une semaine de retard, et puis en plus il est VIH +,  et ça elle ne savait pas au départ. Alors bien sûr elle a l’habitude, mais quand même c’est mieux de prévenir, comme ça elle met l’enfant avec les autres VIH+. Et puis ma patiente a intérêt à reprendre le boulot rapidement, sinon c’est son mari qui n’allait pas être content.

Scotchée, je comprends que je parle à la mère maquerelle du quartier. Évidemment, le fou-rire nerveux explose quand je raccroche voire un peu avant.

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Mais l’urgence, c’est de rassurer la patiente : son enfant va bien, il est en sécurité chez, euh, une dame. Ouais, en sécurité à court terme, quoi. Puis, compléter le dossier, histoire de garder une trace de toutes ces nouvelles. Ensuite, aller voir ma chef, un peu fiérote de mon enquête, pour lui balancer toute cette misère.

Je vous le donne en mille… Transfert en Maladies Infectieuses.

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Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ensuite, pour elle, pour son fils… Cette patiente restera un mystère jusqu’au bout. En tout cas, c’est sans doute celle pour laquelle j’ai fait le moins de grande-médecine-comme-dans-les-livres-pour-préparer-l’internat. J’ai adoré, en dépit de tout.

Fausse couche, vraie vie

25 oct

Il n’y a pas grand-monde ce jour-là aux urgences, son arrivée me sort de ma léthargie.

« Bonjour Madame, veuillez me suivre. Vous pouvez vous asseoir… Alors, racontez-moi ce qui vous amène ? » 

Merde, elle fond en larmes. Mauvais signe.

Elle est enceinte, elle est venue une semaine plus tôt pour être sûre, même que l’écho était normale. Elle est pliée en quatre de douleurs. Elle saigne. Elle angoisse, elle n’ose pas prononcer le mot de fausse-couche. « Ça porterait malheur. Et puis, c’est peut-être des jumeaux qui étaient superposés à l’écho, ils n’avaient pas assez de place pour deux, alors l’un d’entre eux s’est sacrifié ? ». Bon, ça ne va pas être facile.

J’évoque les différents diagnostics possibles, et tente de dédramatiser une éventuelle fausse-couche ; c’est bien ce qui se profile à l’horizon. Non, ce ne serait pas de votre faute. Oui, vous pourriez avoir d’autres grossesses sans problèmes. Oui, c’est fréquent, environ une grossesse sur 5. Je ne sais pas trop si le message passe, au milieu de ses mouchements ( ?) assez sonores. En tout cas elle s’arrête de pleurer, alors je lui prends ses constantes et lui palpouille le ventre.

L’interne arrive, l’examen gynéco commence avec moi dans le rôle du médecin. Effectivement, ça pisse le sang. Je pose mon spéculum et découvre… un truc bizarre. Je sais pas, le col est gonflé, mais surtout, là au-milieu, c’est, euh, quoi ? Interne chérie ? Me dis pas que c’est… si ?

Du matériel trophoblastique.

L’interne me tend la pince, un petit pot, et je commence à tirer sur les tissus, bloqués au milieu du col. La patiente gémit, elle doit douiller méchamment. Et soudain, je l’ai. Au bout de ma pince, un bout d’embryon.

Petit pot. Étiquette. Je ne le pose pas dans la bannette, je veux le descendre moi-même au labo. Seule dans l’ascenseur, avec ce petit bocal. Avec ce petit bout d’être humain. Avec ce mort qui a vécu. Je suis un peu paralysée… Je dessine timidement une croix de bénédiction, puis récite un Notre-Père, en communion avec cette petite âme déjà plongée dans la Béatitude éternelle, déjà auprès de Lui.

Finalement… Je crois bien que c’est elle qui me bénit.  :’)

La gynéco est une lecon de sainteté.

13 déc

Je repensais récemment à mes cours de gynéco, et soudain ce fut le big-bang dans mon cerveau, l’illumination totale et incommensurable, la révélation inattendue… bref, la lumière fut. Lumière que je résume par : « Chacun son chemin ».

Oui, alors comme ça, forcément, vous vous demandez quelle moquette j’ai bien pu fumer. Pour vite courir acheter la même, allez, je vous connais, chers geeks. Bon, ne partez pas trop vite chez Mondial Moquette, je vais redérouler le fil de ma pensée, et vous verrez la cohérence. J’espère.

 

Pour moi, un accouchement se passe en 3 phases :

1. modifications du col,

2. engagement, descente, rotation et dégagement,

3. délivrance

Le post partum nécessite une surveillance en 3 étapes, et il ne faut surtout pas oublier de prescrire la rééducation abdomino-périnéale, 10 séances remboursées par la sécu. « Accouchement normal et délivrance » constitue l’item 22 du module 2, c’est tombé à l’internat en 2005. Il faut se méfier de l’accouchement inopiné à domicile, ca peut être une question traitre, surtout si elle est en lien avec un item de module 1. Voila, c’est ma vision de l’accouchement.

Pour ma môman, ses accouchements furent des moments merveilleux, « oui ca fait un peu mal, mais tu oublies si vite, ils te posent ton bébé dans tes bras, celui que tu as porté pendant 9 mois, et le lien créé dans le subjectif devient concret…. »

Bon, après, elle part dans ses trips sur l’allaitement et en général je la coupe avec l’expression vache à lait. Bizarrement le dialogue tourne court.

Pour des amies de mon âge, l’accouchement, c’est un peu l’épée de Damoclès au dessus de leurs têtes. La grossesse ok, le bébé ok, mais entre les 2, la fatalité de l’accouchement fait une sérieuse contre balance. C’est un peu comme le jogging du dimanche matin : c’est lorsqu’on l’a fait qu’on l’apprécie vraiment, qu’on savoure l’agréabilité de la chose.

Pour un de mes potes, « putain c’est quand je pense à un accouchement que je suis le plus content d’avoir le chromosome Y ».  Sans commentaire.

 

J’en étais là de ma réflexion, lorsqu’une évidence s’est dévoilée : chacun de ses regards est vrai. Tous différents, mais tous vrais.

 

Bon, jusque là, vous suivez. Et c’est là que mon cerveau métaphoriphile me fait comparer l’accouchement avec… la sainteté. Et ouais.

Je pensais à un accouchement, un seul, vu différemment par différentes personnes en fonction de leur histoires, leurs vies, leurs personnalité. Je pense désormais à la sainteté, unique, qui ne vient que de Dieu, le seul Saint. Mais vue différemment par chacun, en fonction de son époque, de sa condition, de son…unicité.

Chacun de ses regards est différent, chacun est juste.

Je peux admirer la façon de voir les choses de Maman, son émerveillement devant le « miracle de la vie qui sort de son ventre ». Mais je ne peux pas me mettre à sa place, je ne le dois pas, la mienne se situe de l’autre coté du ventre, avec un stétho et une blouse blanche. Ou plutôt devant mes bouquins d’internat, à boire du café.

J’admire profondément les écrits de sainte Thérèse de Lisieux, l’œuvre de Mère Térésa, la radicalité de Charles de Foucault, l’ardeur de St Jean-Baptiste, le zèle de St Paul, le sourire de Claire de Castelbajac. Ils m’inspirent, ils me guident, ils sont des témoins de la puissance de Dieu dans une vie.

Mais ma sainteté ne sera pas pour autant un copier collé d’un modèle particulièrement réussi dans le passé. Ce sera la MIENNE: moi, tout simplement, mais en sainte, à MA place dans le plan de Dieu.

Et ce sera déjà très bien, c’est moi qui vous l’dit.

C’était donc çà!

15 sept

Aujourd’hui, cours de gynécologie. Pas ce qui me fait le plus rêver, surtout juste après le déjeuner. Et bien j’ai bien fait d’y aller, d’abord parce que devoir d’état, tout ca tout ca, et ensuite et surtout pour l’histoire croustillante que j’y ai récolté.  La prof nous a décrit un tableau clinique très étrange : une femme vierge… enceinte. Le mari souffre de troubles de l’érection qui empêche la pénétration, d’où la virginité. Et bien faut croire que son sperme est très fécond, car le polichinelle est bien installé dans le tiroir, écho à l’appui. Ha, et je précise pour les blasés : la femme est effectivement vierge, hymen intact.

Mais accoucher sans connaitre d’homme (au sens biblique du terme), ça arrive à des gens très bien après tout. Enfin cette dame je ne sais pas, je ne la connais pas. Mais j’en connais une autre à qui c’est arrivé… Une femme TRES bien.

Ps: niveau mots clés, ce post cartonne.

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