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Être catho, le dimanche à la messe et la semaine à l’hosto

10 fév

Récemment, j’ai eu l’occasion de discuter avec des personnes très différentes, dans des occasions tout aussi variées, d’un même sujet de conversation : la place de la foi dans ma vie professionnelle. Et puis, à la messe ce matin, on m’a dit que c’était le Dimanche de la Santé, on a prié pour les malades et leurs soignants. Alors ça a fait tilt dans ma tête : que veut dire être « une catho à l’hosto » ? C’est plus ou moins facile d’en faire un blog, encore faut-il vivre le truc. Réfléchir deux trois minutes, voire plus si affinités. J’en avais déjà parlé , mais je sens que ça va être un thème récurrent par ici. 

croix rouge blog

Quand je suis à l’hosto, je suis catho. Pleinement. Je ne laisse pas Dieu à la porte, je passe la journée avec Lui. (Tout du moins j’essaie… Disons, des instants de journée). Il serait décevant de Lui donner ma vie, « sauf les heures où je travaille, parce que Tu comprends, là ce n’est pas possible, Tu n’es pas assez neutre et politiquement correct. Reste là, assis pas bougé, je Te récupère à 18h30 ». On nous répète avec raison qu’il faut soigner le malade et non la maladie, que le patient n’est pas qu’un corps… et l’on voudrait que le médecin ne soit qu’intelligence ? Je suis une jeune minette catholique, externe, légèrement névrosée mais gentille quand même, et il me faut tenir toutes ces dimensions ensemble, sans compartimenter ma vie. Certains appellent ça l’unité de vie, et il parait que c’est pas mal.

Bon, premier point, je reste croyante à l’hôpital. OK. Concrètement, ça veut dire quoi ?

***

Eh bien, il y a une personne avec qui je ne respecte pas le secret médical… Dieu. Je Lui confie mes patients, en Lui donnant les noms et tout. Ma prière est invisible, et pourtant c’est elle qui change tout. La prière, c’est un élancement du cœur devant un certificat de décès. Une dizaine de mots silencieux pour accompagner un bon d’examen diagnostique. Une famille portée dans ma prière du soir. Un sourire de remerciement pour une guérison. 10 secondes d’intériorité pour recevoir la force de rester aimable… Oh ! Je suis bien loin d’une vie imprégnée par la prière, et souvent j’oublie de parler à Dieu plusieurs heures durant ; mais Lui est là, et m’accompagne tout au long du jour.

(Et même, ça n’a rien à voir mais tant pis, souvent je prie dans la rue, même si c’est interdit. Mais je le fais en silence alors ça va).

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Certains me disent que cela joue sur ma manière de soigner… J’espère bien ! J’espère et je prie pour que mon cœur de croyante transpire dans ma manière d’être, d’interagir, de regarder le monde (si tant est que des cardiomyocytes puissent transpirer, mais bref).  Pas pour faire du prosélytisme, pas pour répandre les idées sombres, obtuses et dangereuses qu’en bonne catholique rétrograde je véhicule, pas pour juger les gens à l’échelle de mes « valeurs ». D’abord je déteste le mot « valeurs ». Je ne crois pas en des valeurs, je crois en Dieu.

Non. Si mon cardiomyocyte se doit de transpirer, c’est pour aimer. Parce que ce Dieu en qui je crois, Il nous l’a dit : « Aimez-vous les uns les autres ». Alors pour vivre ma foi, il me faut aimer mes chefs, mes patients et leurs familles, la secrétaire, la dame de la cantine et le manip radio. Et tous les autres. Leur vouloir du bien, et voir en eux le bien. Et ben, punaise, souvent c’est difficile. Un sourire, un service rendu, un cours bossé, une oreille silencieuse, une parole de vérité, une bienveillance… De l’amour, quoi, je vais pas vous faire un cours là-dessus. Pour un exemple, j’ai un pote haut placé dans sa boite, il a appris le prénom de tous les employés, et il fait le tour des services chaque semaine. Par amour. Je sais pas vous, mais moi, ça m’épate.

Attention, hein. L’hôpital ne devient pas cuicui les ptits oiseaux, bienvenue à bisounoursland. Mes chefs restent mes chefs, les patients continuent de s’aigrir et leurs familles persistent à nous compliquer la tâche.  M’en fiche, moi j’essaie d’aimer gratuitement, sans retour sur investissement. Et puis, attention, hein (again): je ne prétends pas y arriver, je me donne pas en exemple, je vous parle de mon idéal de vie auquel j’aspire et dont je suis loin.

***

Pour cet idéal, il y a des choses que je ne veux pas faire. Je ne veux pas pratiquer ou assister à un avortement, qu’il s’agisse d’une interruption volontaire ou médicale de grossesse. Par amour pour cette vie qu’on élimine. Et par amour pour ces parents, ne pas les juger eux, mais compatir à leur souffrance. Et tout faire pour diminuer le nombre d’avortements.

Et même si une loi venait à passer, je ne pratiquerai pas non plus d’euthanasie. Soulager la douleur, trouver de nouveaux médocs, écouter la souffrance. Mais jamais, JAMAIS, se dire que la vie de l’autre ne mérite plus d’être vécue.

Bien sûr, parfois c’est difficile de ne pas juger. C’est compliqué de trouver la juste distance, de prendre du recul sur mon histoire personnelle, de faire murir mes idées. Mais ce n’est pas propre aux externes cathos, c’est le lot de chaque externe. C’est ça aussi, apprendre à être médecin. Tous, nous devons apprendre à être en relation avec des patients, des collègues, des chefs.

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Et puis enfin, je porte une croix autour du cou. Et je n’ai pas honte de dire ma Foi, d’en parler à mes collègues, de témoigner de la joie qui m’habite. Ce n’est pas tabou, ce n’est pas une chose honteuse qui se cache. Croyants ou non, nous sommes tous habités par une soif de spiritualité, de transcendance, et de belles conversations peuvent surgir !

Je vous promets, ça ne changera pas mes ordonnances de Paracétamol.

 

 

Marraine

19 oct

Je n’oublierai jamais cette patiente.

Motif d’hospitalisation : prise en charge palliative d’une patiente de 72 ans, dans un contexte de néoplasie pulmonaire avec métastases hépatiques et cérébrales. Bienvenue en soins pall’.

Je me rappelle de son nom, son visage, son rire, ses yeux lumineux. Son mari était décédé, ils n’avaient pas eu d’enfants. Elle était croyante, catholique, d’une foi profonde qui avait guidé sa vie. Chaque fois que nous allions la voir dans sa chambre, elle essayait de nous convertir… « Vous savez, je vais mourir, je suis si heureuse de Le rejoindre !»… « Vous savez,  faut pas avoir peur, Il m’a rendue heureuse toute ma vie, Il veut faire pareil avec vous ! »… « Vous avez lu la Bible ? Vous devriez ! ». Autant vous dire que je riais beaucoup sous cape ma blouse.

***

Elle n’avait qu’une visite : sa filleule qu’elle avait élevée, protégée, aimée. Elle lui avait transmis sa foi. Ces deux femmes vivaient dans une incroyable complicité de cœur. Elles avaient traversé bien des choses ensemble, ça se voyait. La filleule ne parlait pas de Dieu, mais de sa marraine : « vous savez, dans les contes, les marraines ce sont des fées… ben Marraine c’est pareil : ma bonne fée. »… « Marraine a eu une belle vie, elle a aimé tous ceux qui se sont trouvé sur son chemin »… « Marraine a tellement de chance de pouvoir être là, quelle bulle de paix dans l’hôpital ! ».

Il y avait aussi la fille de sa filleule, une petite puce d’une dizaine d’années. Elle avait l’air de trouver tout ça normal, l’hôpital, les soins pall’… Elle passait des heures à dessiner près de Marraine, à lui tenir la main, à jouer avec le chien du patient d’à côté. Elle ne parlait pas beaucoup, mais elle chantait des cantiques, avec sa frêle voix d’enfant.

 ***

Marraine est restée quelques jours avec nous. Venir la voir était un bonheur, elle avait toujours le sourire. Elle voyait son ange-gardien, on notait hallucinations dans le dossier médical. Elle était béate, on écrivait état d’euphorie persistant. Sacrées métastases cérébrales !

 ***

Et puis, elle est décédée. Les mains croisées sur sa poitrine, tenant son vieux crucifix de bois. Sa filleule lui caressait la main et égrenait un chapelet en silence. La petite fille chantonnait, on l’entendait du couloir.

Evenou shalom alerhem !
Evenou shalom alerhem !
Evenou shalom alerhem !
Evenou shalom alerhem !


Nous vous annonçons la paix,
Nous vous annonçons la paix,
Nous vous annonçons la paix,
Nous vous annonçons la paix, la paix, la paix de Jésus !

Nous vous annonçons la joie,
Nous vous annonçons la joie,
Nous vous annonçons la joie,
Nous vous annonçons la joie, la joie, la joie de Jésus !

Nous vous annonçons l’amour,
Nous vous annonçons l’amour,
Nous vous annonçons l’amour,
Nous vous annonçons l’amour, l’amour, l’amour de Jésus !

Nous vous annonçons la paix,
Nous vous annonçons la joie,
Nous vous annonçons l’amour,
Nous vous annonçons la paix, la joie, l’amour de Jésus !

Il était une fois des premières fois, et puis une foi.

26 avr

Avant toute chose, ami lecteur, faut lire cet article en écoutant une chanson précise. Et comme la vidéo de cette chanson est parfaitement collector, je te propose de la regarder une première fois, puis de faire replay et de revenir ici pour lire avec le son.

Tu y apprendras entre autre que Bellatrix Lestrange ne sort pas de nulle part.

Que le mouvement « le changement c’est  maintenant »  n’est pas né en 2012, mais à 3min39 de cette vidéo.

Que le déboitement spontané d’épaule peut être perçu comme glamour.

Que y’a des gens, tu croirais qu’il faut les interner, mais en fait non. C’est de l’art, tu peux paaaas comprendre.

Et puis normalement, tu devrais bien rigoler. Allez, découvre cette petite merveille.

C’est bon, tu es revenu ? Tu as gardé le son ? Alors, je peux commencer mon article. L’avantage de cette introduction à la mord-moi-le-nœud que je t’ai fait, c’est que tu as compris le sujet (je mise sur le fait que tu es malin, ça me parait probable au vu de tes lectures).

On a tous des « premières fois » : le premier but en handball (jamais vécu pour ma part), la première cigarette, le premier vote, la première voiture, la première dernière-cigarette,  le premier tweet, le premier « oups, ça ira mieux avec la pièce jointe », le premier déambulateur… C’est plutôt bon signe : nous n’arrêtons pas de découvrir des nouveaux trucs.

À l’hôpital, c’est pareil. Pour devenir médecin, y’a tout un tas de « première fois » qui jalonnent le chemin. Laisse-moi te raconter les miennes.

Premier jour à l’hôpital. 17 ans, le concours tout juste en poche. Le chef de service me hurle dessus : "TROUVE MOI MARTINE, C’EST L’INFIRMIÈRE, BORDEL!". "Bienvenue à l’hosto, petite" aurait suffit.

Premier dextro. Je n’ai jamais fait, j’ai vu faire une fois. Rassembler le matériel : un pansement, la languette, le truc pour piquer, la machine… un monde à l’époque.

Première prise de sang. Une vieille dame qui geignait dès qu’on la touchait. Et je vous le donne en mille… elle avait un Parkinson. L’infirmière (Martine ?) a du s’asseoir sur son épaule pour arrêter le tremblement. Épique.

Premier bloc. Pose d’une PTH (prothèse totale de hanche). J’ai passé une demi-heure à ne surtout pas analyser la position de la jambe déboitée par rapport au reste du corps. Et ça fait bien 3 ans que j’essaie d’oublier le bruit de succion lors du « ré-emboitage » du fémur. Sluuurp.

Premier décès. En réa, un monsieur dans le coma, intubé et ventilé. Juste un corps que je lavais tous les matins, pour qui je préparais des perfs, à qui je faisais des dextros… Pfiout, un jour en arrivant, son nom n’était plus dans le tableau, et l’histoire était terminée. On ferme.

Première saloperie sentie sous mes doigts. En médecine polyvalente, un cancer du foie. J’avais l’impression de palper directement l’adversaire, de n’avoir plus rien entre lui et moi. Tu vas voir, sale crabe, à partir de maintenant, c’est fini la fiesta hépatique, j’appelle les flics. Euh, les oncologues.

Première (et unique) patiente qui meurt alors que je lui tiens la main. En soins palliatifs, évidemment. On avait appelé sa famille et ses enfants arrivaient, mais il était hors de question de la laisser seule en attendant. Je l’ai donc accompagnée pendant 20 minutes avant qu’elle ne décède… à la dernière dizaine de mon chapelet, que j’avais choisi glorieux : couronnement de Marie au Ciel.

Première garde. « Bonjour, j’ai des crampes aux cuisses. J’ai fait 3h de sport aujourd’hui alors c’est peut-être ça mais dans le doute je suis venu ». Les urgences, en vrai. Rendez-moi Docteur Carter.

Premiers points de suture. Une belle plaie du crâne sur un patient dur au mal. C’est un peu le rêve de tout externe : on n’a pas peur d’y aller franco ou de foirer la cicatrice. Malheureux les chauves, ils porteront des casquettes.

Premier TR (toucher rectal). Inoubliable. D’abord, j’en ai parlé dans un billet, et Internet n’enlève rien du gouffre intersidéral qu’est sa mémoire (mais que ça ne t’empêche pas de commenter, hein!). Puis ensuite, un TR, quoi ! Mon doigt, son rectum, le contact. Tout est dit.

À venir: premier plâtre, premier bloc en étant « habillée » (mais c’est pas ce que tu crois pour mes blocs précédents), premier toucher vaginal (c’est exactement ce que tu crois), premier massage cardiaque, premier gaz du sang RÉUSSI, premier sourire de la secrétaire de radio (vaste défi), premier accouchement, première échographie cardiaque comprise (va reconnaitre ta valve mitrale insuffisante et on en reparle), premier….

Ça fait un peu peur tous ces trucs, vais-je arriver à faire tout ça ? J’ai un sérieux doute sur le gaz du sang par exemple, vraiment. Mais au moins, je sais où je vais.

Avec Dieu, c’est un peu plus galère.

Je peux me projeter dans 10 ans comme remplaçante d’un médecin généraliste (pourquoi pas). Je serais bien incapable de dire ce que je vivrai à ce moment-là avec Dieu.

De une, Il adore les surprises.

De deux, tu saurais dire comment ta relation avec ton meilleur pote évoluera sur ces dix prochaines années, toi? Les amitiés se construisent à partir de la vie même, il n’y a pas d’étape obligatoire comme à l’hosto. Par exemple, j’ai un ami dont je n’ai même pas le numéro de téléphone. Pourtant, normalement, c’est quand même la base, non ?

Du coup, ça ne sert à rien de se projeter dans l’amitié. Encore moins dans celle avec Dieu : je l’ai dit, Il adore faire des surprises.

Le truc, je crois, c’est de vivre aujourd’hui avec Lui. C’est maintenant que l’on peut faire un pas en plus sur ce chemin d’amitié.

Euh… devant cet épisode aigu de kitscherie, je laisse la place à Saint Augustin – en tout cas ce dont ma mémoire en a retenu – pour conclure ce billet avec une citation qui donne le peps (je trouve).

« Avance sur ta route, car elle n’existe que par ta marche ».

Au pas camarade, au pas camarade, au pas, au pas, au pas.

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