Fausse couche, vraie vie (2)

8 oct

J’ai été choquée de te rencontrer aujourd’hui à l’hôpital, tellement que je suis rentrée chez moi plus tôt que prévu. J’ai parlé de toi à ma coloc, la voix pleine de sanglots, et après je me suis blottie sous ma couette.

Tu avais subi une fausse couche la veille. 13 semaines d’aménorrhée, environ 11 semaines de grossesse. Personne ne sait pourquoi c’est arrivé… C’est comme ça, voilà.

***

Tu étais là, si petit dans ton bocal.

Nous avons commencé par te mesurer, 9 centimètres et demi.

Nous t’avons pesé, 22 grammes.

Nous avons regardé tes deux yeux, un peu blanchâtres. Tes oreilles légèrement basses, ton nez que l’on devinait.

Nous avons ouvert ta bouche avec un petit stylet.

Nous avons compté tes doigts et tes orteils, 20 tout pile.

Nous avons ouvert tes jambes, vu ton anus, et ce qui ressemblait à un début d’organes génitaux masculins.

Nous avons mesuré la longueur de ton pied, un peu plus d’un centimètre.

***

C’était choquant de te voir si petit, et si complet.

C’était choquant de les voir te toucher, te porter, comme un vulgaire bout de foie. Ils appuyaient fort sur ta tête pour voir comme elle était toute molle ; ils observaient la couleur et la texture de ta peau qui disaient que tu étais tout déshydraté, mort depuis quelques jours déjà ; puis ils t’ont maintenu avec des règles pour te garder bien droit pour la photo.

C’était choquant d’être la seule choquée.

***

Je ne savais pas quoi faire, j’étais un peu tétanisée.  Alors j’ai fait la seule chose que je pouvais faire, je t’ai caressé doucement le dos, le ventre, le visage, du bout de mon doigt ganté.

Et j’ai prié.

Qu’est-ce qui vous amène ?

29 sept

Bonjour ! Alors dites-moi, qu’est-ce qui vous amène aux urgences ?

-voilà, je suis venu il y a deux jours, on m’a dit que j’avais une entorse, mais je ne comprends pas, j’ai encore mal si je ne prends pas de paracétamol… Vous croyez que c’est grave ?

-voilà, j’ai une verrue je crois, depuis 3 semaines, mais elle me fait mal et je voudrais voir un dermato pour l’azote.

-voilà, j’ai été voir mon médecin traitant et il m’a dit de venir ici : j’ai une tique à faire retirer.

-voilà, j’ai remarqué depuis quelques mois que quand je suis pliée vers le sol et qu’ensuite je relève la tête, ben ça tourne quelques secondes.

-voilà, j’ai mon fils  qui est venu ici hier, il venait pour malaise avec perte de connaissance et il a eu un scanner de la tête, je me suis dit que ce serait pas mal que j’en ai un aussi, je suis tombée il y a 3 semaines.

-voilà, j’ai un bouton bizarre qui a poussé, j’ai gratté et maintenant il y a un truc tout noir. (Une croute de bouton de moustique, en fait).

-voilà, je viens pour faire un ketchup complet, vu que je suis vieille maintenant. (Un check-up, en fait).

-Voilà, parfois j’ai des malaises, je m’évanouis de là à de là (montre son cou et ses genoux), mais je ne perds pas connaissance, hein !

-voilà, mon ami m’a dit au réveil que j’avais les yeux rouges, je me suis dit que ça pouvait être grave.

-voilà, je n’arrive plus à situer les évènements de la journée, je suis désorientée. Et sinon, normalement je ne bois jamais, mais là j’ai bu 4 vodkas.

-voilà, il y a deux semaines j’avais une grosse bronchite et j’ai craché un petit peu de sang. J’étais en vacances alors je n’ai rien fait, mais je devais reprendre le boulot ce matin, je me suis dit que c’était l’occasion.

-voilà, je n’ai plus de Subutex et mon médecin traitant a refusé de m’en prescrire, il me déteste vous comprenez ?

- je ne sais pas pourquoi je suis là, et d’ailleurs on est où ?

-je ne vous le dirai pas. Je veux parler au chef.

Étudiante en m…ots-clefs

5 août

Bi-antibiothérapie probabiliste synergique efficace sur les bactéries Gram négatif, à bonne diffusion urinaire, secondairement adaptée à l’antibiogramme, en intraveineuse avec relai per os après 48h d’apyrexie. 

 

À la question « quel traitement mettez-vous en place ? », je viens de gagner les ¾ des points, sans répondre à la question (je serais bien infoutue de le faire, d’ailleurs) : c’est toute la magie de la notation par mots-clefs. Eh oui, le concours de l’internat, si redouté, si mythique, si légendaire… se résume à une bête chasse aux mots-clefs.

 

Entre les deux candidats qui auront trouvé le bon diagnostic et le bon traitement, celui qui aura pensé à écrire « psychothérapie de soutien» l’emportera. (On notera au passage qu’aucun des deux n’a la moindre idée de ce que ça veut dire concrètement). J’ai vu un jour un sujet de cancérologie, où la question portait sur la consultation d’annonce. La correction notait plusieurs mots clefs : « empathie », « écoute », « disponibilité »… Ok, c’est plutôt facile. Mais il y avait aussi : « être assis au même niveau que le patient » et « en face-à-face ».

Une vraie chasse, je vous dis.

Une externe partant pour sa conf.

Une externe partant pour sa conf.

 

Il y a de bons cotés à ce système.

-je peux rafler les ¾ des points à une question d’antibiothérapie alors que je suis une quiche là-dessus.

-je prends des automatismes importants : hyperkaliémie -> ECG, tabac -> arrêt du tabac (si je vous jure), femme -> attention grossesse, mineurs -> accord parental, etc.

-…

 

Il y a de mauvais côtés à ce système.

-je peux rafler les ¾ des points à une question d’antibiothérapie alors que je suis une quiche là-dessus.

-j’apprends plus des mots-clefs que de la médecine. Par exemple, il faut savoir que "BHCG" ne vaut rien, c’est  "BHCG plasmatiques quantitatifs" qui rapporte le point éventuel. Quoique ce n’est pas sûr, c’est peut-être une légende urbaine.

-je balance des mots-clefs par réflexes, sans forcément prendre le temps de m’interroger sur leur signification réelle. Par exemple, « psychothérapie de soutien » ou encore « information claire, loyale et appropriée, orale et écrite ». Je ne suis pas pressée de devoir décider de ce qui est approprié à dire à mon patient, je vous le dis tout net.

- la grille de correction n’est pas diffusée, officiellement pour éviter les contestations, officieusement pour achever tout espoir de santé mentale chez les externes. C’est un complot pour vendre davantage d’anxiolytiques, JE LE SAIS. (Le point de vue et l’expérience d’un correcteur, ici).

-il n’y a pas vraiment de points négatifs, donc je peux mettre des trucs en plus. Du coup, TOUS mes bilans sanguins comportent a minima NFS, plaquettes, iono, urée créat CRP, et puis on va faire un ECG et une radio du thorax aussi, dans le doute. Hein ? Quel trou de la sécu ?

-chaque dossier est noté de 0 à 100, mais après 3 ans d’externat, de confs et de concours blanc, la majorité des étudiants se retrouve sur un intervalle de 40-50 points. Chaque mot-clef peut alors représenter une dizaine de place, voire même beaucoup plus en fait… C’est vertigineux, pour un système aussi débile, non ?

 ***

Il y a de quoi angoisser, lorsqu’on sait que mon métier et ma future ville d’internat vont se jouer là-dessus… Mais je ne sais pas comment ça pourrait être différent. Et même si je le déteste, le stress m’est nécessaire pour apprendre l’énorme masse des connaissances médicales.

Alors je ravale mon ras-le-bol, je reprends mon stylo, je saute une ligne, et je continue…

Traitement symptomatique : antalgique de palier adapté à l’EVA selon l’échelle de l’OMS.

Divin devoir

27 juil

Hier, nous étions le 26 juillet. Date anodine à première vue, c’est en fait le signe indubitable que dans 10 mois tout pile, je passerai les Epreuves Classantes Nationales, dites ECN, alias le concours de l’internat. Du coup, plus moyen de me mentir à moi-même : je suis bien en sixième année de médecine. Ces dix mois vont demander beaucoup de travail, de motivation, de pleurs et de pétage de câble, de confs ECN, de kebab, de cookies et de joggings.

Ne paniquons pas, ça va bien se passer.

Pour tout vous dire, ça me fait un tout petit peu peur, surtout en imaginant les luttes acharnées contre ma légendaire paresse que je vais devoir mener.

Et le pire, c’est que ce sera mon devoir d’état. [Musique dramatique]

#PointDéfinition : Nous sommes chacun dans un « état de vie » : marié, célibataire, consacré, étudiant, employé, artisan, retraité… Cet état de vie comporte des devoirs, des obligations. Par exemple, je dois travailler mes cours. Pour un chrétien, ces obligations sont la traduction concrète de la volonté de Dieu sur nous, et constituent notre devoir d’état.

Lorsque j’ai entendu cette expression pour la première fois, je devais être adolescente. Autant vous dire que le mot devoir ne sonnait pas bien du tout, parce que « tu vois moi je crois que le devoir est une oppression et moi je veux vivre libre et sans contraintes, parce que C’EST BON JE SUIS GRANDE MAINTENANT». Maintenant que je suis adulte, enfin il paraît, le concept prend une toute autre saveur. Mon devoir d’état, c’est ce que je dois faire, certes. Mais je ne le fais pas pour lui-même, mais bien parce que c’est là que Dieu m’attend ! Dès lors, je choisis librement d’accomplir mon devoir, non pour lui-même, mais comme moyen de rencontrer Dieu. Avouez que ça donne du relief à mes cours de cardio, nan ?

Enfin, je vous dis comme un idéal que je vise, pas comme une réalité que je vis à 100%. Dans la vraie vie, mes heures de bosse me paraissent parfois souvent dénuées de sens, stériles, sans fruit.

C’est vrai, quoi ! On nous fait rêver à coup de Jeanne d’Arc, de mère Térésa, de St Vincent de Paul, de St François d’Assise ; on nous parle de stigmate, de miracle, d’oraison céleste, de rayonnement incroyable ; et à la fin, on me dit que mon devoir à moi est de bosser bêtement ma cardio ?! Mais moi je voudrais évangéliser en Asie, ouvrir un orphelinat en Afrique, sortir les gamins latinos des cartels de drogues, monter un système pour embaucher tous les clodos de France et de Navarre, je ne sais pas… Un truc qui ait de la gueule, quoi !

Et non. Mon stupide livre de cardio.

Et St François de Sales s’en mêle : « De quoi sert-il de bâtir des châteaux en Espagne puisqu’il nous faut habiter en France ? ». Bim. Parce qu’effectivement, il est très peu productif de rêver une grandeur imaginaire, si Dieu m’attend dans l’humilité de mon quotidien.

Une amie mère de famille me disait combien il était dur de renoncer à s’engager dans des trucs tops pour se consacrer à sa famille. « C’est une éducation du regard, pour apprendre à voir ma sainteté dans le changement de couche de 4h du matin ». Un ami séminariste répète souvent : « pour être saint, nous n’avons que l’espace et le temps où nous sommes ».

Oui, car le devoir d’état est bien le chemin le plus évident vers la sainteté. Accomplir fidèlement, quotidiennement, héroïquement, les tâches qui nous incombent. Y rencontrer Dieu.

Ma sainteté aujourd’hui se joue donc en grosse partie dans mes livres de médecine… D’ailleurs, je vous laisse, Dieu m’attend à mon bureau : le devoir m’appelle ! :D

Un métier à apprendre, un métier pour apprendre

19 juil

Aujourd’hui, j’ai appris à

-différencier un vertige d’origine centrale ou périphérique,

-conclure à l’origine ORL d’un vertige,

-reconnaitre une péritonite appendiculaire,

-diagnostiquer une pancréatite aiguë (typique, comme dans les livres),

-demander la biologie nécessaire au calcul du score de Ranson de ladite pancréatite aiguë,

-prendre en charge un phlegmon des gaines,

-palper un ganglion de Troisier.

Aujourd’hui, j’ai appris à soigner des maladies.

***

Aujourd’hui, j’ai appris à

-appeler un ORL en ville pour lui demander une consult’ ce jour,

-expliquer à des parents inquiets le déroulement d’une appendicectomie,

-consoler une ado déçue de ses vacances « gâchées par un p’tit bout de ventre absurde »

-appeler la fille d’un patient pour voir les différentes aides à domicile envisageables,

-appeler un tuteur pour avoir l’accord pour hospitalisation,

-négocier avec l’infirmière de chir pour que le patient monte avant le bloc pour diminuer l’encombrement des urgences,

-faire sortir les parents pour demander à une jeune si elle avait une contraception ou une consommation de substances illicites,

-appeler le pneumologue pour avoir un avis EN URGENCE (c’est là toute la subtilité),

-appeler la sécurité pour le patient violent qui tapait dans les murs pour se casser de cet hôpital de merde,

-écouter l’angoisse d’un vieil homme qui ne veut pas aller en maison de retraite.

Aujourd’hui, j’ai appris à être médecin.

***

Aujourd’hui, j’ai appris à

-aimer mes patients,

-laisser Dieu aimer mes patients en moi (bien plus facile, héhé),

-prier pour mes patients,

-accueillir Sa patience quand mes yeux se levaient au ciel (sans se tourner vers le Ciel)

-regarder avec Sa bienveillance, surtout quand mon stock d’empathie était vide,

-voir en mes patients des bien-aimés de Dieu,

-rendre grâce de pouvoir soigner des petits en faisant tout simplement mon travail.  

Aujourd’hui, j’ai appris à être chrétienne.

 ***

\o/ \o/ \o/

 

 

S’il suffisait qu’on s’aime

28 juin

Lorsque je n’étais qu’une jeune et insouciante externe, le monde était beau, il suffisait d’aimer.

Depuis, les stages se sont enchainés, chacun apportant son lot de souffrance observée et de morts constatés. Être externe, c’est découvrir à 22ans qu’un vieux peut être abandonné aux urgences début juillet, donc hospitalisé ; c’est comprendre après trois semaines que la famille a vendu la maison. Fallait payer les vacances, comprenez. Et ce n’est pas un fait divers lu dans le journal, c’est une personne en face de nous, ça pleure, c’est dément, ça comprend pas. Ça souffre. 

***

Lors d’un stage en médecine générale, j’ai découvert le concept d’EHPAD, Établissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes.  Les maisons de retraites, quoi. Mon praticien intervenait dans les trois structures de sa ville : différents prix, différents niveaux.

*L’EHPAD « bridge ». Institution privée.  Grande classe. On se croirait un peu dans un club house : parquet, peintures, moquettes, grandes chambres. L’équipe soignante est nombreuse, les familles présentes. La salle à manger est un « restaurant », avec de grandes baies vitrées donnant sur un parc. Limite, on y voit des écureuils et des faons gambader gaiement sur la pelouse.

*L’EHPAD « couture ». Établissement public de niveau respectable. Les couloirs sont plus étroits, la peinture est moins pimpante, la nourriture moins attrayante. Les aides-soignantes sont nettement moins nombreuses, il n’y a qu’une infirmière. La salle à manger est un « self », et les verres à pied sont remplacés par des ex-pots de Nutella – vous voyez de quoi je veux parler.

*L’EHPAD « tu l’as cru ». Tu l’as cru qu’une activité serait proposée. La durée de survie moyenne de l’unique infirmière en poste est de 6 mois avant de démissionner, le reste de l’équipe soignante n’est pratiquement composée que de stagiaires. La salle à manger est une « cantine », les tables sont en mauvais formica. On pourrait sans doute y croiser un fauteuil roulant abandonné, dernier signe d’une personne récemment décédée.

Pour un peu, je déciderai de me mettre au bridge, faut bien penser à son avenir ma bonne dame. 

***

Mais comme globalement (ne nous engageons pas), je suis une fille sincère, je vais vous avouer un truc : quel que soit le niveau, ça pue une EHPAD. On parle quand même d’une baraque où il n’y a que des vieux.

Oh, certains sont très biens, très bonne tenue, bien habillés, élégants. Félicitations du Conseil de classe. Mais d’autres sont de mauvais élèves : ils bavent, ils ne se tiennent pas droit, ils louchent, ils ne parlent plus, ils se grattent, ils sont mal fagotés.

Et des blouses blanches les placent autour d’une table basse, dans un simulacre de vie sociale. Et ils passent l’après-midi, qui dans son fauteuil roulant, qui couvant des yeux son déambulateur, qui surveillant sa canne (on sait jamais), les uns à côté des autres, attendant endormis que le temps passe.

***

Je suis catholique, j’aime la faiblesse, la pauvreté, et chaque prochain m’est une merveille, mais n’empêche. Vous avouerez que c’est glauque, à vision humaine.

Et puis… Et puis… Et puis arrivent les visites. Et tout d’un coup, ces vieux corps décharnés s’animent, des regards s’échangent, des baisers tout piquants se donnent. L’amour trace sa route.

Avant de s’engager politiquement pour le respect des plus faibles, vivons-le. Allons voir nos vieux dans leurs maisons de retraite, appelons-les, tweetons-leur (parait que du coup ils ne seront plus vieux).

Parce que le monde est beau, parce qu’il suffit d’aimer.

 

 

Edit: ma description des différentes EHPAD est glauque, je sais bien. C’est le premier regard que j’ai eu lorsque je suis rentrée à l’intérieur, lorsque cette ambiance si particulière m’a choquée. Et c’est justement le propos de mon billet: il faut dépasser cette vision des choses, qui n’est qu’extérieure. La vérité est autre: ces personnes âgées sont des trésors, si on prend le temps de vraiment les rencontrer, de les écouter. Pour conclure, je reprends une phrase très juste du comm’ de Babeth: "ce n’est pas la vieillesse qui est un naufrage, c’est la façon dont elle est traitée".

Es-tu en manque ?

20 juin

En introduction de ce nouveau billet, il me parait important de vous préciser que mes exams sont terminés, et je crois réussis, j’attends encore les résultats. Non pas que cela ait une quelconque importance pour la suite, mais je suis sûre que le suspense était à son comble pour mes fidèles lecteurs.

Allez, je vous le redis encore une fois : pardon de mon absence, pardon si je vous ai manqué. Cela ne se reproduira plus. Mais vous savez quoi ? J’ai découvert récemment – je suis à l’âge des grandes découvertes – que le manque pouvait être une bonne chose.

Je m’explique.

C’est la faim qui me pousse à manger, et la nourriture est nécessaire à ma vie. C’est la soif qui me pousse à boire, et l’eau, uniquement l’eau suivez mon regard est nécessaire à ma vie. Pourtant c’est désagréable d’avoir faim ou soif. Je ne me suis jamais retrouvée vraiment affamée, mais assoiffée, ça oui ! Je me rappelle d’une balade post-baignade avec des amis qui avait duré bien plus longtemps que prévu – pour le dire autrement, nous nous étions perdus  en pleine cambrousse sans GPS, sans carte, et surtout sans bouteilles d’eau. Ma gorge était si sèche que je pouvais faire des boules de pâte de salive – parfois je sais être glamour, hein ?

Enfin bref. Tout ça pour dire que si mon hypothalamus ne me titillait pas régulièrement l’estomac, je n’aurais pas faim, et je serais peu motivée pour aller chasser le bison, et je mourrais de dénutrition, et ce serait triste. Alors que là, gargouillis -> fusil -> gibier. Ou plutôt : gargouillis -> portefeuille -> kebab, c’est presque pareil alors on ne va pas chipoter.

***

Je pensais ça tranquillement, quand m’est venue en tête l’idée que la faim et la soif sont les signaux de manques physiques… Quid des manques spirituels ?

De ma mémoire a émergé un truc un peu flou d’un bouquin lu il y a 5 ans, prêté à une amie et jamais récupéré, évidemment : Étoile au grand large, de Guy de Larigaudie. (Je vous le conseille +++, ce type est formidable). Twitter est mon ami, et m’a donné les trois citations originelles que mon esprit avait mêlées :

«  À la pomme du grand mat sur un voilier, lorsque plus aucune terre n’est en vue, on possède pour soi le cercle d’horizon. On voudrait seulement pouvoir repousser plus loin encore cette ligne, faire éclater cette limite, qui malgré tout nous emprisonne parce que nous sommes faits pour les lointains plus vastes que les étendues rabougries des horizons terrestres. »

« Lorsque, devant la mer, le désert ou une nuit lourde d’étoiles, on se sent le cœur tout gonflé d’amour inachevé, il est doux de penser que nous trouverons dans l’au-delà quelque chose de plus beau, de plus vaste, quelque chose à l’échelle de notre âme et qui comblera cet immense désir de bonheur qui est notre souffrance et notre grandeur d’homme. »

« Notre désir de bonheur est trop démesuré pour qu’il puisse jamais être rassasié ailleurs que dans l’au-delà. Même corporellement, nous sommes ici-bas des insatisfaits. Aucun cheval ne peut galoper avec le monde pour piste, aucune planche de surf, aucune vague ne peut nous entrainer d’un bord à l’autre d’océans plus vastes que ceux que nous connaissons, aucun tremplin de ski ne peut nous lancer dans les espaces interplanétaires, aucune immensité ne peut contenter la soif d’infini de notre regard. Nous sommes bridés de toute part, alors que nous sommes faits pour l’illimité. »

Je ne sais pas à quel point ces phrases peuvent vous parler ; je sais qu’elles me rejoignent profondément, et me parlent de cette soif d’absolu, d’amour, et de bonheur inscrite au cœur de chacun. De ce manque.

Un manque qui n’est pas mauvais, même s’il est parfois si douloureux.

Un manque qui pousse en avant, qui nous lance dans une quête incroyable.

 ***

Certains disent que nous créons Dieu pour nous rassurer, pour combler ce manque.

Qui leur dit que ce n’est pas Dieu qui a créé ce manque pour nous pousser à Le chercher ?

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 1 746 autres abonnés