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Un homme précieux

10 fév

Il y a 10 ans, un homme rentrait de son boulot, d’un diner avec des amis ou d’un début d’histoire romantique – à 30 ans il avait l’âge, et puis cela me plaît d’imaginer un fleuriste amoureux. Je ne sais pas où est la vérité, mais cela n’a plus d’importance. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il conduisait sa petite 2CV.

Quand j’y pense, c’est un peu absurde, les dossiers médicaux : je connais la marque de sa voiture, mais pas la raison qui l’a mis à son volant ce jour-là, cette seconde-là, à cet endroit précis où le chauffeur d’un gros camion a perdu le contrôle de son véhicule et est venu écraser la jolie deudeuche.

2CV contre gros camion, le seul suspense était de savoir à quel point l’homme allait perdre.

La parole.
La compréhension des mots.
L’intelligence.
La continence.
L’équilibre.
La sensibilité.
La motricité, pour une grande partie.

Depuis 10 ans, cet homme vit en institution. Dix ans de bave, de couches, d’agitation, de lavements, de fauteuil roulant, de borborygmes. Dix ans sans mots, sans amis, sans lecture, sans travail.

Pour une bête histoire d’infection pulmonaire, cet homme est devenu mon patient.

 

Vous savez, ces pensées fugitives qui nous traversent, que l’on déteste, et que l’on chasse avant même de se les avouer vraiment ?

***

Je me suis demandé si cet homme était vraiment une personne.

***

Moi.

Moi, la fille catholique. Moi, qui veux voir en chaque patient le visage du Christ. Moi, qui veux soigner chaque patient comme si c’était le Christ. Moi, qui crois en la dignité absolue et inaltérable de chaque être humain. Moi ! J’ai pensé ça ! J’ai pensé que ce corps n’était plus qu’une mécanique cassée, qu’il était vide, un animal !

J’ai culpabilisé, vraiment. Je n’en ai parlé à personne, j’étais un monstre.

Et puis, je me suis mise en colère. Contre moi, qui suis capable de penser ça. Contre la société, qui fait vivre cet homme dans un tel isolement et dans une telle indifférence que moi, je deviens capable de penser ça. Contre la vie qui est si stupidement cruelle. Contre Dieu qui est censé être tout-puissant, et alors quoi, hein ? Sérieusement ?  C’était Ton jour de RTT, Seigneur ?

J’ai désespéré. Si une vie peut se briser si facilement, à quoi bon continuer à me battre ? Si Dieu se contente de pleurer sans changer les trajectoires des gros camions, à quoi bon croire en Lui ? Comment DÉCEMMENT peut-on espérer en un dieu qui pleure ??!

Et puis… et puis, il y a Frida.
Et puis, j’ai prié, et Dieu m’a rendu Sa paix.

Oui, j’ai pensé cela. Ce n’est pas grave, je n’ai pas à en avoir peur. C’était une pensée humaine, et c’est même important de la reconnaitre, de la nommer, de l’accepter. Oui, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux achever ce corps qui fut autrefois un homme.
Cela ne fait pas de moi un monstre, cela vient questionner ma vraie pensée, celle que j’ai  construite et réfléchie. Cela vient solidifier ma conviction : quelle que soit la perception que j’en ai, cet homme est une personne digne, capable d’aimer et d’être aimé. Une personne qui mérite encore plus mon attention et ma douceur, mon regard bienveillant et mes meilleurs soins. Une personne qui peut être heureuse, pourvu que son entourage ne lui dise pas le contraire, et n’agisse pas comme si le bonheur était désormais hors de portée.
Une personne.

Oui, la société ne s’en occupe pas parfaitement. Elle fait déjà beaucoup, et je suis fière de voir toutes les aides que mon pays donne à cet homme. Mais voilà… Il vit dans une grande institution médicalisée, dans une structure où le personnel est débordé ; je crois qu’il y a une infirmière pour 60 patients, la nuit. Apparemment, il n’a jamais de visite : une personne aussi déficiente ne semble plus avoir de place au sein de sa famille, de son groupe d’amis.
Alors je crois que je veux améliorer cette société, le regard qu’elle pose sur mon patient, les moyens humains et financiers qu’elle consacre à sa vie, à son épanouissement, à son bien-être. Je veux changer la manière que nous avons de voir la maladie, la déficience, le handicap. Je veux percevoir et faire percevoir la valeur infinie de cet homme si faible.

Et brièvement, pour flirter avec la polémique – je flirte si je veux d’abord– il est évident que la légalisation de l’euthanasie va dans le sens inverse. Donner un support légal à l’idée que certaines vies ne méritent plus d’être vécues, c’est condamner mon patient à plus ou moins long terme à la piqûre létale.

Oui, Dieu n’a pas empêché ce foutu camion de démolir le cerveau de mon patient. Oui, l’Église me demande d’espérer en un Dieu qui pleure. Cela a fait ma révolte, c’est désormais ma joie : je crois en un Dieu qui n’empêche pas tous les drames, et parfois souvent je ne comprends pas. Ce n’est pas grave : je choisis la confiance, car je crois que ce Dieu est présent à chaque instant, pour donner Son amour qui permet de traverser n’importe quel drame. Je crois qu’Il m’aime tellement que du haut de sa perfection… Il se laisse toucher, et pleure avec moi.

Et ça change tout.

Étudiante en m…ots-clefs

5 août

Bi-antibiothérapie probabiliste synergique efficace sur les bactéries Gram négatif, à bonne diffusion urinaire, secondairement adaptée à l’antibiogramme, en intraveineuse avec relai per os après 48h d’apyrexie. 

 

À la question « quel traitement mettez-vous en place ? », je viens de gagner les ¾ des points, sans répondre à la question (je serais bien infoutue de le faire, d’ailleurs) : c’est toute la magie de la notation par mots-clefs. Eh oui, le concours de l’internat, si redouté, si mythique, si légendaire… se résume à une bête chasse aux mots-clefs.

 

Entre les deux candidats qui auront trouvé le bon diagnostic et le bon traitement, celui qui aura pensé à écrire « psychothérapie de soutien» l’emportera. (On notera au passage qu’aucun des deux n’a la moindre idée de ce que ça veut dire concrètement). J’ai vu un jour un sujet de cancérologie, où la question portait sur la consultation d’annonce. La correction notait plusieurs mots clefs : « empathie », « écoute », « disponibilité »… Ok, c’est plutôt facile. Mais il y avait aussi : « être assis au même niveau que le patient » et « en face-à-face ».

Une vraie chasse, je vous dis.

Une externe partant pour sa conf.

Une externe partant pour sa conf.

 

Il y a de bons cotés à ce système.

-je peux rafler les ¾ des points à une question d’antibiothérapie alors que je suis une quiche là-dessus.

-je prends des automatismes importants : hyperkaliémie -> ECG, tabac -> arrêt du tabac (si je vous jure), femme -> attention grossesse, mineurs -> accord parental, etc.

-…

 

Il y a de mauvais côtés à ce système.

-je peux rafler les ¾ des points à une question d’antibiothérapie alors que je suis une quiche là-dessus.

-j’apprends plus des mots-clefs que de la médecine. Par exemple, il faut savoir que "BHCG" ne vaut rien, c’est  "BHCG plasmatiques quantitatifs" qui rapporte le point éventuel. Quoique ce n’est pas sûr, c’est peut-être une légende urbaine.

-je balance des mots-clefs par réflexes, sans forcément prendre le temps de m’interroger sur leur signification réelle. Par exemple, « psychothérapie de soutien » ou encore « information claire, loyale et appropriée, orale et écrite ». Je ne suis pas pressée de devoir décider de ce qui est approprié à dire à mon patient, je vous le dis tout net.

- la grille de correction n’est pas diffusée, officiellement pour éviter les contestations, officieusement pour achever tout espoir de santé mentale chez les externes. C’est un complot pour vendre davantage d’anxiolytiques, JE LE SAIS. (Le point de vue et l’expérience d’un correcteur, ici).

-il n’y a pas vraiment de points négatifs, donc je peux mettre des trucs en plus. Du coup, TOUS mes bilans sanguins comportent a minima NFS, plaquettes, iono, urée créat CRP, et puis on va faire un ECG et une radio du thorax aussi, dans le doute. Hein ? Quel trou de la sécu ?

-chaque dossier est noté de 0 à 100, mais après 3 ans d’externat, de confs et de concours blanc, la majorité des étudiants se retrouve sur un intervalle de 40-50 points. Chaque mot-clef peut alors représenter une dizaine de place, voire même beaucoup plus en fait… C’est vertigineux, pour un système aussi débile, non ?

 ***

Il y a de quoi angoisser, lorsqu’on sait que mon métier et ma future ville d’internat vont se jouer là-dessus… Mais je ne sais pas comment ça pourrait être différent. Et même si je le déteste, le stress m’est nécessaire pour apprendre l’énorme masse des connaissances médicales.

Alors je ravale mon ras-le-bol, je reprends mon stylo, je saute une ligne, et je continue…

Traitement symptomatique : antalgique de palier adapté à l’EVA selon l’échelle de l’OMS.

Divin devoir

27 juil

Hier, nous étions le 26 juillet. Date anodine à première vue, c’est en fait le signe indubitable que dans 10 mois tout pile, je passerai les Epreuves Classantes Nationales, dites ECN, alias le concours de l’internat. Du coup, plus moyen de me mentir à moi-même : je suis bien en sixième année de médecine. Ces dix mois vont demander beaucoup de travail, de motivation, de pleurs et de pétage de câble, de confs ECN, de kebab, de cookies et de joggings.

Ne paniquons pas, ça va bien se passer.

Pour tout vous dire, ça me fait un tout petit peu peur, surtout en imaginant les luttes acharnées contre ma légendaire paresse que je vais devoir mener.

Et le pire, c’est que ce sera mon devoir d’état. [Musique dramatique]

#PointDéfinition : Nous sommes chacun dans un « état de vie » : marié, célibataire, consacré, étudiant, employé, artisan, retraité… Cet état de vie comporte des devoirs, des obligations. Par exemple, je dois travailler mes cours. Pour un chrétien, ces obligations sont la traduction concrète de la volonté de Dieu sur nous, et constituent notre devoir d’état.

Lorsque j’ai entendu cette expression pour la première fois, je devais être adolescente. Autant vous dire que le mot devoir ne sonnait pas bien du tout, parce que « tu vois moi je crois que le devoir est une oppression et moi je veux vivre libre et sans contraintes, parce que C’EST BON JE SUIS GRANDE MAINTENANT». Maintenant que je suis adulte, enfin il paraît, le concept prend une toute autre saveur. Mon devoir d’état, c’est ce que je dois faire, certes. Mais je ne le fais pas pour lui-même, mais bien parce que c’est là que Dieu m’attend ! Dès lors, je choisis librement d’accomplir mon devoir, non pour lui-même, mais comme moyen de rencontrer Dieu. Avouez que ça donne du relief à mes cours de cardio, nan ?

Enfin, je vous dis comme un idéal que je vise, pas comme une réalité que je vis à 100%. Dans la vraie vie, mes heures de bosse me paraissent parfois souvent dénuées de sens, stériles, sans fruit.

C’est vrai, quoi ! On nous fait rêver à coup de Jeanne d’Arc, de mère Térésa, de St Vincent de Paul, de St François d’Assise ; on nous parle de stigmate, de miracle, d’oraison céleste, de rayonnement incroyable ; et à la fin, on me dit que mon devoir à moi est de bosser bêtement ma cardio ?! Mais moi je voudrais évangéliser en Asie, ouvrir un orphelinat en Afrique, sortir les gamins latinos des cartels de drogues, monter un système pour embaucher tous les clodos de France et de Navarre, je ne sais pas… Un truc qui ait de la gueule, quoi !

Et non. Mon stupide livre de cardio.

Et St François de Sales s’en mêle : « De quoi sert-il de bâtir des châteaux en Espagne puisqu’il nous faut habiter en France ? ». Bim. Parce qu’effectivement, il est très peu productif de rêver une grandeur imaginaire, si Dieu m’attend dans l’humilité de mon quotidien.

Une amie mère de famille me disait combien il était dur de renoncer à s’engager dans des trucs tops pour se consacrer à sa famille. « C’est une éducation du regard, pour apprendre à voir ma sainteté dans le changement de couche de 4h du matin ». Un ami séminariste répète souvent : « pour être saint, nous n’avons que l’espace et le temps où nous sommes ».

Oui, car le devoir d’état est bien le chemin le plus évident vers la sainteté. Accomplir fidèlement, quotidiennement, héroïquement, les tâches qui nous incombent. Y rencontrer Dieu.

Ma sainteté aujourd’hui se joue donc en grosse partie dans mes livres de médecine… D’ailleurs, je vous laisse, Dieu m’attend à mon bureau : le devoir m’appelle ! :D

Es-tu en manque ?

20 juin

En introduction de ce nouveau billet, il me parait important de vous préciser que mes exams sont terminés, et je crois réussis, j’attends encore les résultats. Non pas que cela ait une quelconque importance pour la suite, mais je suis sûre que le suspense était à son comble pour mes fidèles lecteurs.

Allez, je vous le redis encore une fois : pardon de mon absence, pardon si je vous ai manqué. Cela ne se reproduira plus. Mais vous savez quoi ? J’ai découvert récemment – je suis à l’âge des grandes découvertes – que le manque pouvait être une bonne chose.

Je m’explique.

C’est la faim qui me pousse à manger, et la nourriture est nécessaire à ma vie. C’est la soif qui me pousse à boire, et l’eau, uniquement l’eau suivez mon regard est nécessaire à ma vie. Pourtant c’est désagréable d’avoir faim ou soif. Je ne me suis jamais retrouvée vraiment affamée, mais assoiffée, ça oui ! Je me rappelle d’une balade post-baignade avec des amis qui avait duré bien plus longtemps que prévu – pour le dire autrement, nous nous étions perdus  en pleine cambrousse sans GPS, sans carte, et surtout sans bouteilles d’eau. Ma gorge était si sèche que je pouvais faire des boules de pâte de salive – parfois je sais être glamour, hein ?

Enfin bref. Tout ça pour dire que si mon hypothalamus ne me titillait pas régulièrement l’estomac, je n’aurais pas faim, et je serais peu motivée pour aller chasser le bison, et je mourrais de dénutrition, et ce serait triste. Alors que là, gargouillis -> fusil -> gibier. Ou plutôt : gargouillis -> portefeuille -> kebab, c’est presque pareil alors on ne va pas chipoter.

***

Je pensais ça tranquillement, quand m’est venue en tête l’idée que la faim et la soif sont les signaux de manques physiques… Quid des manques spirituels ?

De ma mémoire a émergé un truc un peu flou d’un bouquin lu il y a 5 ans, prêté à une amie et jamais récupéré, évidemment : Étoile au grand large, de Guy de Larigaudie. (Je vous le conseille +++, ce type est formidable). Twitter est mon ami, et m’a donné les trois citations originelles que mon esprit avait mêlées :

«  À la pomme du grand mat sur un voilier, lorsque plus aucune terre n’est en vue, on possède pour soi le cercle d’horizon. On voudrait seulement pouvoir repousser plus loin encore cette ligne, faire éclater cette limite, qui malgré tout nous emprisonne parce que nous sommes faits pour les lointains plus vastes que les étendues rabougries des horizons terrestres. »

« Lorsque, devant la mer, le désert ou une nuit lourde d’étoiles, on se sent le cœur tout gonflé d’amour inachevé, il est doux de penser que nous trouverons dans l’au-delà quelque chose de plus beau, de plus vaste, quelque chose à l’échelle de notre âme et qui comblera cet immense désir de bonheur qui est notre souffrance et notre grandeur d’homme. »

« Notre désir de bonheur est trop démesuré pour qu’il puisse jamais être rassasié ailleurs que dans l’au-delà. Même corporellement, nous sommes ici-bas des insatisfaits. Aucun cheval ne peut galoper avec le monde pour piste, aucune planche de surf, aucune vague ne peut nous entrainer d’un bord à l’autre d’océans plus vastes que ceux que nous connaissons, aucun tremplin de ski ne peut nous lancer dans les espaces interplanétaires, aucune immensité ne peut contenter la soif d’infini de notre regard. Nous sommes bridés de toute part, alors que nous sommes faits pour l’illimité. »

Je ne sais pas à quel point ces phrases peuvent vous parler ; je sais qu’elles me rejoignent profondément, et me parlent de cette soif d’absolu, d’amour, et de bonheur inscrite au cœur de chacun. De ce manque.

Un manque qui n’est pas mauvais, même s’il est parfois si douloureux.

Un manque qui pousse en avant, qui nous lance dans une quête incroyable.

 ***

Certains disent que nous créons Dieu pour nous rassurer, pour combler ce manque.

Qui leur dit que ce n’est pas Dieu qui a créé ce manque pour nous pousser à Le chercher ?

La décision du curseur

4 mai

Réveil. Je me lève et je te bouscule, je prépare mon café soluble – je note mentalement de penser à  faire chauffer l’eau avant, la prochaine fois. En retard comme toujours souvent, je retrouve mon interne devant l’hôpital, bonjour bonjour, et nous allons dans le service. Nous enfilons nos blouses, puis écoutons les transmissions des infirmières.

***

M. Gentil, 87 ans, ne va pas bien. Hospitalisé pour une infection grave, il accumule les problèmes : dénutrition, anémie, insuffisance rénale, allergie aux antibiotiques, insuffisance cardiaque, hypoxie… Pour l’instant tout est sous contrôle, mais il suffirait d’un rien pour décompenser l’une ou l’autre de ses co-morbidités. En gros, le patient est sur une ligne de crête, avec un cap aigu à passer. Il peut s’en sortir nickel, mais le moindre coup de vent peut lui faire perdre son équilibre… Et il se pourrait bien que sa nouvelle crise de goutte du jour soit ce coup de vent – un mistral perdant, en somme.

***

Face à un tel patient, la question que personne n’ose poser clairement est : jusqu’où va-t-on ? Souvent, on en reste aux sous-entendus, aux soupirs, aux silences… Heureusement, mon interne est un chouette type : il décide de prendre le taureau par les cornes, et ça détend tout le monde : l’équipe peut imaginer ce qui risque d’arriver, donner son avis, échanger. Anticiper. Expliquer les soins, mettre tout le monde d’accord dessus.

En effet, s’il ne faut pas s’obstiner déraisonnablement, il ne faut pas non plus abandonner la partie. Il faut juste savoir où placer le curseur, et ce n’est pas vraiment fastoche. Ce n’est pas logique ou rigoureux, ce n’est pas dans les livres, ce n’est pas un protocole à suivre.

***

Prenons le cas de la dénutrition. Elle grève sévèrement le pronostic, et son amélioration peut vraiment permettre à M. Gentil de passer ce foutu cap. Nous avons toute une gamme de moyens, plus ou moins invasifs, pour lutter efficacement et rapidement contre. Nous avons commencé par les compléments alimentaires, ça ne suffit visiblement pas. Il faut maintenant envisager l’étape 2 : la sonde naso-gastrique. Médicalement, ça va clairement l’aider à faire face à cet épisode aigu. Ce n’est pas douloureux une fois en place. La nutritionniste est partante. Le risque iatrogène est limité, et financièrement c’est peanuts. De notre point de vue, la sonde vaut largement le coup.

Mais pour M. Gentil ? Est-ce que c’est déjà trop ? Est-ce que ça a du sens d’aller coller un tuyau à un vieux monsieur de 87 ans tout plein de maladies qui de toute façon finiront par gagner ? Est-ce que le bénéfice est suffisant ?

Pour en parler, nous passons une heure avec lui, puis une heure avec sa famille. Nous abordons entre autres ce problème précis, en expliquant les intérêts de la sonde, en écoutant les réticences du patient. Finalement, nous convenons de la poser puis de réévaluer son intérêt dans une semaine.

Nous décidons tout simplement, ensemble, de l’emplacement du curseur pour chaque problème.

On se met aussi d’accord pour marquer NTBR dans son dossier, en gros, en rouge et en souligné : Not To Be Reanimated.

***

A la fin de la journée, la prise en charge est claire. L’équipe, le patient et la famille sont d’accord avec ce qui est décidé, chacun a pu formuler ses questions et ses opinions : une vraie décision collégiale, comme dans les livres. Je bénis mon interne qui a si bien géré la situation.

Avant de partir, en retirant nos blouses, nous nous demandons : sérieusement, qui sommes-nous pour participer à des décisions pareilles ? Nous avons 23 et 27 ans, le chef qui a juste validé la décision en a 32.  Nous ne sommes ni philosophes ni penseurs, nous ne savons pas, la blouse ne nous rend pas meilleurs ou plus sages que les autres.

Mais peut-être qu’elle nous permet d’y croire un peu, pour nous rendre capables d’affronter ça ?

Être catho, le dimanche à la messe et la semaine à l’hosto

10 fév

Récemment, j’ai eu l’occasion de discuter avec des personnes très différentes, dans des occasions tout aussi variées, d’un même sujet de conversation : la place de la foi dans ma vie professionnelle. Et puis, à la messe ce matin, on m’a dit que c’était le Dimanche de la Santé, on a prié pour les malades et leurs soignants. Alors ça a fait tilt dans ma tête : que veut dire être « une catho à l’hosto » ? C’est plus ou moins facile d’en faire un blog, encore faut-il vivre le truc. Réfléchir deux trois minutes, voire plus si affinités. J’en avais déjà parlé , mais je sens que ça va être un thème récurrent par ici. 

croix rouge blog

Quand je suis à l’hosto, je suis catho. Pleinement. Je ne laisse pas Dieu à la porte, je passe la journée avec Lui. (Tout du moins j’essaie… Disons, des instants de journée). Il serait décevant de Lui donner ma vie, « sauf les heures où je travaille, parce que Tu comprends, là ce n’est pas possible, Tu n’es pas assez neutre et politiquement correct. Reste là, assis pas bougé, je Te récupère à 18h30 ». On nous répète avec raison qu’il faut soigner le malade et non la maladie, que le patient n’est pas qu’un corps… et l’on voudrait que le médecin ne soit qu’intelligence ? Je suis une jeune minette catholique, externe, légèrement névrosée mais gentille quand même, et il me faut tenir toutes ces dimensions ensemble, sans compartimenter ma vie. Certains appellent ça l’unité de vie, et il parait que c’est pas mal.

Bon, premier point, je reste croyante à l’hôpital. OK. Concrètement, ça veut dire quoi ?

***

Eh bien, il y a une personne avec qui je ne respecte pas le secret médical… Dieu. Je Lui confie mes patients, en Lui donnant les noms et tout. Ma prière est invisible, et pourtant c’est elle qui change tout. La prière, c’est un élancement du cœur devant un certificat de décès. Une dizaine de mots silencieux pour accompagner un bon d’examen diagnostique. Une famille portée dans ma prière du soir. Un sourire de remerciement pour une guérison. 10 secondes d’intériorité pour recevoir la force de rester aimable… Oh ! Je suis bien loin d’une vie imprégnée par la prière, et souvent j’oublie de parler à Dieu plusieurs heures durant ; mais Lui est là, et m’accompagne tout au long du jour.

(Et même, ça n’a rien à voir mais tant pis, souvent je prie dans la rue, même si c’est interdit. Mais je le fais en silence alors ça va).

***

Certains me disent que cela joue sur ma manière de soigner… J’espère bien ! J’espère et je prie pour que mon cœur de croyante transpire dans ma manière d’être, d’interagir, de regarder le monde (si tant est que des cardiomyocytes puissent transpirer, mais bref).  Pas pour faire du prosélytisme, pas pour répandre les idées sombres, obtuses et dangereuses qu’en bonne catholique rétrograde je véhicule, pas pour juger les gens à l’échelle de mes « valeurs ». D’abord je déteste le mot « valeurs ». Je ne crois pas en des valeurs, je crois en Dieu.

Non. Si mon cardiomyocyte se doit de transpirer, c’est pour aimer. Parce que ce Dieu en qui je crois, Il nous l’a dit : « Aimez-vous les uns les autres ». Alors pour vivre ma foi, il me faut aimer mes chefs, mes patients et leurs familles, la secrétaire, la dame de la cantine et le manip radio. Et tous les autres. Leur vouloir du bien, et voir en eux le bien. Et ben, punaise, souvent c’est difficile. Un sourire, un service rendu, un cours bossé, une oreille silencieuse, une parole de vérité, une bienveillance… De l’amour, quoi, je vais pas vous faire un cours là-dessus. Pour un exemple, j’ai un pote haut placé dans sa boite, il a appris le prénom de tous les employés, et il fait le tour des services chaque semaine. Par amour. Je sais pas vous, mais moi, ça m’épate.

Attention, hein. L’hôpital ne devient pas cuicui les ptits oiseaux, bienvenue à bisounoursland. Mes chefs restent mes chefs, les patients continuent de s’aigrir et leurs familles persistent à nous compliquer la tâche.  M’en fiche, moi j’essaie d’aimer gratuitement, sans retour sur investissement. Et puis, attention, hein (again): je ne prétends pas y arriver, je me donne pas en exemple, je vous parle de mon idéal de vie auquel j’aspire et dont je suis loin.

***

Pour cet idéal, il y a des choses que je ne veux pas faire. Je ne veux pas pratiquer ou assister à un avortement, qu’il s’agisse d’une interruption volontaire ou médicale de grossesse. Par amour pour cette vie qu’on élimine. Et par amour pour ces parents, ne pas les juger eux, mais compatir à leur souffrance. Et tout faire pour diminuer le nombre d’avortements.

Et même si une loi venait à passer, je ne pratiquerai pas non plus d’euthanasie. Soulager la douleur, trouver de nouveaux médocs, écouter la souffrance. Mais jamais, JAMAIS, se dire que la vie de l’autre ne mérite plus d’être vécue.

Bien sûr, parfois c’est difficile de ne pas juger. C’est compliqué de trouver la juste distance, de prendre du recul sur mon histoire personnelle, de faire murir mes idées. Mais ce n’est pas propre aux externes cathos, c’est le lot de chaque externe. C’est ça aussi, apprendre à être médecin. Tous, nous devons apprendre à être en relation avec des patients, des collègues, des chefs.

***

Et puis enfin, je porte une croix autour du cou. Et je n’ai pas honte de dire ma Foi, d’en parler à mes collègues, de témoigner de la joie qui m’habite. Ce n’est pas tabou, ce n’est pas une chose honteuse qui se cache. Croyants ou non, nous sommes tous habités par une soif de spiritualité, de transcendance, et de belles conversations peuvent surgir !

Je vous promets, ça ne changera pas mes ordonnances de Paracétamol.

 

 

Admiration d’externe

24 nov

7h45, tour du matin. Bienvenue en chirurgie.

8h30, incision du premier patient. 7 blocs sont prévus dans la matinée.

14h30, déjeuner sur le pouce, avec ce qui reste du menu du jour.

15h, tour de l’après-midi.

17h, une appendicite aux urgences, retour au bloc.

18h, dictée des courriers de sortie du jour.

20h, RCP (Réunion de Concertation Pluridisciplinaire)

23h, fin de la journée.

***

Je pourrais faire un portait à l’acide des chirs, plaisanter sur leur tour express, vous rapporter leur propos orgueilleux, me défouler sur leur humour *spécial*, faire un top five des meilleurs courriers de chirs… et peut-être qu’un jour je ferai tout ça. (Nan sans dec’, y’a de la matière !)

***

Mais avant, bien avant… Je voudrais leur rendre hommage. Et ben ouais, ils m’épatent.

Ils ont 5 ans d’internat + 1 année de recherche quasi-systématique + 2 ans de clinicat. En gros, 13-14 ans avant d’être complètement de vrais chirurgiens.

Ils se donnent à fond, ils ont des horaires pourris, des gardes, des astreintes à n’en plus finir.

Ils ont une grosse pression. Une main qui tremble, et paf la veine cave. (Et paf le patient). Les plaintes et procès se multiplient, les erreurs ne sont plus admises.

Ils sont capables de déjeuner en 5 minutes top chrono.

Ils sont capables de ne pas déjeuner.

Ils sont capables de ne pas faire pipi pendant plus de 10h d’affilée. Vraie performance, mine de rien.

Ils sont capables de se réveiller à 4h du matin, de s’habiller en stérile (déjà), et d’aller sauver la dame en pleine péritonite.

Ils maitrisent le moindre recoin de l’anatomie humaine.

Ils savent rester polis garder la maitrise de leurs gestes quand le patient se transforme en champ de mines explosant les unes après les autres.

Ils sont un peu des grands gamins parfois, laissant l’externe graver ses initiales sur un bout de foie pour qu’elle s’entraine. (Et ouais, je sais).

Ils touchent des tumeurs de leurs doigts, ils luttent à mains gantées contre ces saloperies.

Ils doivent toujours rester dans la course. Toujours se former, essayer, innover. Diminuer les risques, limiter les dégâts, tenter l’impossible.

Ils sont plus que les autres peut-être soumis au manque de moyens : manque de blocs, de matériel, de personnel, de plateau technique.

Ils ne sont pas toujours bien vus, ni par leurs confrères, ni par leurs patients.

Ils voient des gens mourir en direct live (si j’puis dire).

Ils sauvent des vies.

***

C’est vrai, ils ont des défauts. Tant pis.

Ce sont avant tout des médecins incroyables.

(M’est avis que les anesths déteignent sur eux) :)

***

Ps: par exemple, tenez: Stockholm, interne de chir, ben elle déchire.

Réflexion de cafet’

27 sept

L’autre jour, le service était désert, le chef était absent, il flottait dans l’air comme un petit goût de liberté… Je suis descendue à la cafet’ de l’hosto faire une pause, et même que j’ai pris mon temps. Ok, j’assume, j’ai scandaleusement glandé en regardant les gens qui passaient la porte. J’ai ce côté concierge qui sommeille en moi.

Bref, je savourais tranquillement mon double-expresso, et j’en ai profité pour réfléchir – ou méditer si tu préfères (c’est la même chose en version catho) – à l’incroyable mélange de personnes que constitue un hôpital.

Il manque juste ma cafet’, mais sinon l’hôpital des Sims parait cool. De "Theme Hospital, pardon. (Merci les geeks <3 )

***

Des fœtus, des enfants, des adultes, des vieux.

Des vivants et des morts. Des qui vont naître, des qui vont mourir.

Des pauvres et des riches, des ouvriers et des patrons, des clodos et des célébrités. Surtout des clodos, quand même.

Des familles et des amis.

Des femmes enceintes et des femmes éplorées.

Des médecins, des chirurgiens. Des internes, des externes et quelques thrombus de couloir qui font joli dans le décor.

Des cadres, des infirmières, des aides soignantes, des sages-femmes.

Des psychologues, des assistantes sociales, des ergothérapeutes, des kinés.

Des brancardiers, des laborantins, des manips radio, le mec de la morgue.

Des secrétaires, des femmes de ménage, des informaticiens, des mecs de la sécurité.

La nana de la cafétéria, aussi. Elle a le droit à une ligne pour elle toute seule, elle. <3

Le directeur avec son joli costume, la direction, ceux qui gèrent le côté business. Les mecs du bureau du Personnel.

Les dames (et le monsieur) cantine.

Les bénévoles de soins palliatifs, ceux de la bibliothèque, ceux pour les enfants malades, l’aumônier.

 ***

Cette liste est loin d’être exhaustive ; pourtant déjà, elle me donne le tournis.

Et tous ces gens sont réunis… par la volonté de soigner les malades.

Au service de la vie.

Je ne sais pas, je trouve ça dingue. Je trouve ça beau.

Quand je discerne

23 sept
Elle a 24 ans.
Elle fume.
Elle est anorexique.
Elle croit qu’elle est allergique au pollen mais elle n’est pas sûre.
Elle est dépressive.
Elle ne voit plus bien dans ses lunettes d’il y a 4 ans.
Elle a une IVG à son actif, pas de contraception et des rapports sexuels non protégés dès qu’il y a « un moment de passion ».
Elle a souvent mal au ventre, souvent ballonnée, tous les examens sont normaux, elle ne comprend pas. Son médecin « ne la croit pas ».
Elle a les jambes lourdes en fin de journée, et une veine qui commence à bien se voir.
***
Elle est aux urgences gynéco.
Elle vient pour une infection urinaire.
Elle est soignée pour une infection urinaire.
***
Je suis terriblement frustrée.
Je pense que je veux être médecin généraliste. :)

 

 

[Article court pour me remettre en jambes après tout ce temps, vous m'excuserez... Et pour ceux qui vivent dans le suspense depuis le dernier article: j'ai validé mes rattrapages! \o/ ]

M. Échec aurait-il réussi quelque chose?

6 juin
Dans ma tendre enfance de carabine, je n’avais pas le blog, mais j’écrivais déjà. J’ai gardé ces textes, et aujourd’hui je m’y suis un peu replongée. Alors, autant celui sur mon voisin de palier de l’époque est parti à la poubelle et a même été effacé de la poubelle et plus personne ne le lira jamais et je peux recommencer à respirer, autant je publie celui-ci, là, qui suit.
                                                             ***
1/ M. Échec s’appelle M. Échec, donc déjà ça sent pas bon pour lui.
J’étais quand même super perspicace, à l’époque.
2/ M. Échec est insuffisant cardiaque, il a donc des œdèmes suintants.
Pour ceux qui ne font pas partie du corps médical, ça veut dire que des gouttes d’eau sortent de ses jambes, et au bout de deux heures, une petite flaque se forme à ses pieds. Flippant.
3/ M. Échec est insuffisant rénal, les diurétiques lui sont donc interdits: on lui tuerait ses reins sans espoir de résurrection.
4/ M. Échec est artéritique, on ne peut donc pas lui mettre des bas de contention pour faire diminuer les œdèmes.
5/ M. Échec a un mauvais retour veineux, il a donc des ulcères très moches. L’eau des œdèmes n’arrange rien, évidemment.
6/ M. Échec est diabétique depuis de longues années, l’état de ses pieds est donc épouvantable. Pas encore le mal perforant plantaire, mais pas loin. Associé à ses lésions des jambes et à ses œdèmes, cela lui fait des membres inférieurs vraiment affreux.
7/M. Échec, avec tous ces problèmes, a un métabolisme un peu déglingué. L’effet des médicaments n’a donc plus rien de scientifique mais relève plutôt de la loterie. Par exemple, on a beau avoir arrêté son traitement anticoagulant depuis 5 jours, son INR reste à 4,6.
Pour ceux qui ne font pas partie du corps médical, sachez que son sang est  beaucoup trop « liquide ».
Et que comme  ça me saoule de réécrire « ceux qui ne font pas partie du corps médical » à chaque fois, à partir de maintenant, vous êtes surnommés les Moldus. Voilà, les médecins sont des sorciers, et ma fac, c’est Poudlard. Cool.
Outre cet INR à 4,6, le bilan du jour montre une perte de 4 points d’hémoglobine en 24h. Avec une recherche de sang dans les selles positive. Conclusion : le patient saigne de l’intérieur.
8/ M. Échec a un début de maladie d’Alzheimer, il est donc un peu ingérable. Du genre à appeler en pleine nuit pour avoir du chocolat « du-dessus de l’armoire », à uriner sur ses jambes (décidément ses ulcères n’ont aucune chance), ou encore à refuser la FOGD.
Chers Moldus, apprenez que FOGD signifie Fibroscopie Oeso-Gastro-Duodénal, et consiste en l’introduction d’une petite caméra par la bouche et l’observation du tube digestif haut. Dans le cas de M. Échec, une FOGD permettrait de repérer le saignement, et éventuellement de faire un geste pour arrêter l’hémorragie.
Mais là, M. Échec la refuse.
9/ Sa perte de sang aggrave ses insuffisances cardiaque et rénale. Ce qui majore donc les œdèmes, ce qui amplifie son artériopathie, ce qui…
Vous avez compris.
10/ J’avais écrit tout ça il y a une semaine… Et voilà, M. Échec est décédé hier.
Il était ce qu’on appelle une « impasse thérapeutique ». Logique irréfutable de ces « donc » accumulés, traçant une route directe vers la morgue, malgré tout le panel de médocs à notre disposition.
Alors apprendre à être médecin, ce n’est pas seulement étudier la médecine. La médecine ne pouvait rien pour M. Échec.
Apprendre à être médecin, c’est aussi apprendre à gérer ces situations. Ou plutôt à se laisser dépasser par elles (?), en en tirant malgré tout quelque chose de positif.
Par exemple, M. Échec m’a appris l’humilité médicale. Je lui devais bien ça, un p’tit peu de réussite…
***
NB: 3 ans après, je me rappelle vraiment très bien de ce patient, son nom me vient spontanément, et je vois encore sa tête… C’est assez rare pour être souligné.
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