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La décision du curseur

4 mai

Réveil. Je me lève et je te bouscule, je prépare mon café soluble – je note mentalement de penser à  faire chauffer l’eau avant, la prochaine fois. En retard comme toujours souvent, je retrouve mon interne devant l’hôpital, bonjour bonjour, et nous allons dans le service. Nous enfilons nos blouses, puis écoutons les transmissions des infirmières.

***

M. Gentil, 87 ans, ne va pas bien. Hospitalisé pour une infection grave, il accumule les problèmes : dénutrition, anémie, insuffisance rénale, allergie aux antibiotiques, insuffisance cardiaque, hypoxie… Pour l’instant tout est sous contrôle, mais il suffirait d’un rien pour décompenser l’une ou l’autre de ses co-morbidités. En gros, le patient est sur une ligne de crête, avec un cap aigu à passer. Il peut s’en sortir nickel, mais le moindre coup de vent peut lui faire perdre son équilibre… Et il se pourrait bien que sa nouvelle crise de goutte du jour soit ce coup de vent – un mistral perdant, en somme.

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Face à un tel patient, la question que personne n’ose poser clairement est : jusqu’où va-t-on ? Souvent, on en reste aux sous-entendus, aux soupirs, aux silences… Heureusement, mon interne est un chouette type : il décide de prendre le taureau par les cornes, et ça détend tout le monde : l’équipe peut imaginer ce qui risque d’arriver, donner son avis, échanger. Anticiper. Expliquer les soins, mettre tout le monde d’accord dessus.

En effet, s’il ne faut pas s’obstiner déraisonnablement, il ne faut pas non plus abandonner la partie. Il faut juste savoir où placer le curseur, et ce n’est pas vraiment fastoche. Ce n’est pas logique ou rigoureux, ce n’est pas dans les livres, ce n’est pas un protocole à suivre.

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Prenons le cas de la dénutrition. Elle grève sévèrement le pronostic, et son amélioration peut vraiment permettre à M. Gentil de passer ce foutu cap. Nous avons toute une gamme de moyens, plus ou moins invasifs, pour lutter efficacement et rapidement contre. Nous avons commencé par les compléments alimentaires, ça ne suffit visiblement pas. Il faut maintenant envisager l’étape 2 : la sonde naso-gastrique. Médicalement, ça va clairement l’aider à faire face à cet épisode aigu. Ce n’est pas douloureux une fois en place. La nutritionniste est partante. Le risque iatrogène est limité, et financièrement c’est peanuts. De notre point de vue, la sonde vaut largement le coup.

Mais pour M. Gentil ? Est-ce que c’est déjà trop ? Est-ce que ça a du sens d’aller coller un tuyau à un vieux monsieur de 87 ans tout plein de maladies qui de toute façon finiront par gagner ? Est-ce que le bénéfice est suffisant ?

Pour en parler, nous passons une heure avec lui, puis une heure avec sa famille. Nous abordons entre autres ce problème précis, en expliquant les intérêts de la sonde, en écoutant les réticences du patient. Finalement, nous convenons de la poser puis de réévaluer son intérêt dans une semaine.

Nous décidons tout simplement, ensemble, de l’emplacement du curseur pour chaque problème.

On se met aussi d’accord pour marquer NTBR dans son dossier, en gros, en rouge et en souligné : Not To Be Reanimated.

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A la fin de la journée, la prise en charge est claire. L’équipe, le patient et la famille sont d’accord avec ce qui est décidé, chacun a pu formuler ses questions et ses opinions : une vraie décision collégiale, comme dans les livres. Je bénis mon interne qui a si bien géré la situation.

Avant de partir, en retirant nos blouses, nous nous demandons : sérieusement, qui sommes-nous pour participer à des décisions pareilles ? Nous avons 23 et 27 ans, le chef qui a juste validé la décision en a 32.  Nous ne sommes ni philosophes ni penseurs, nous ne savons pas, la blouse ne nous rend pas meilleurs ou plus sages que les autres.

Mais peut-être qu’elle nous permet d’y croire un peu, pour nous rendre capables d’affronter ça ?

L’inconnue venue d’Afrique

8 jan

Elle est venue aux urgences, amenée par les pompiers ; quelqu’un les a appelés en l’ayant vue s’effondrer dans la rue. Elle est noire, très belle, environ 27 ans.  Elle ne parle ni français, ni anglais, ni espagnol, ni allemand, ni arabe. Elle semble très inquiète, elle répète en boucle une phrase mais personne ne la comprend.

L’examen clinique est plus ou moins normal, mis à part une dénutrition et quelques ganglions inguinaux. C’est alors qu’elle relève sa jupe, et l’interne des urgences générales se retrouve face à une lésion très moche et surtout très génitale. Soyons pragmatiques : situation pourrie, urgences blindées… Transfert aux urgences gynéco.

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Là-bas, même constat. On lui fait une prise de sang, tout plein de sérologies, de nouvelles tentatives de communication (surprise : la patiente ne parle ni russe, ni mandarin!), une nouvelle tête se penche sur son entre-deux-jambes ; après « lésion génitale », est posé le diagnostic d’ « ulcération de la grande lèvre gauche »… Transfert en gynécologie.

***

C’est là que nos chemins se sont croisés.

Ma chef me parle d’elle : « bon, ta mission c’est de savoir d’où elle vient, pourquoi elle pleure, quelle langue elle parle, depuis quand elle a ce truc, bref de faire un peu le point quoi… ». Bien sûr, laisse-moi deux secondes pour retrouver ma baguette magique, et j’arrive.

On parle quelle langue en Afrique bordel ? Français, anglais, arabe… Portugais aussi, non ? Ça tombe bien, une externe dans le coin a vécu au Brésil, quand elle était petite. Elle se rappelle vaguement de la chose, alors ni une ni deux, nous allons voir cette mystérieuse inconnue. A l’entrée de la chambre, on enfile une surblouse, un masque, des gants… Les résultats des bilans ne sont pas encore arrivés, alors les infirmières ont bricolé un isolement au petit bonheur la chance. Bingo, elle comprend le portugais ! La suite de l’entretien s’avère ubuesque, entre ma co-externe bredouillant des questions, moi cherchant des mots sur mon smartphone, et la patiente nous dévidant son histoire glauque à souhait. Elle a fui son pays et son mari violent grâce à un « généreux donateur ». Elle est arrivée en France il y a quelques mois, avec son petit garçon, et depuis elle se prostitue et vit dans un squat. Et puis sa lésion, c’est là depuis plusieurs semaines. Nous jetons juste un œil, c’est sans doute un cas d’école mais aucune de nous deux n’a envie de s’y attarder. La patiente rajoute qu’elle a la tuberculose, et qu’elle est séropositive au VIH.

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Attendez, je reprends mes notes… Comment ça, un petit garçon ? 7 ans ? Et il est où, là ?

Ben justement, elle ne sait pas trop, c’est ce qu’elle essaye de dire depuis 48h. Si ça se trouve, il est tout seul dans la rue. Mais sinon, il est là, dit-elle en me tendant un bout de papier avec un numéro de téléphone.

Nous sortons de la chambre un peu sonnées, un fou rire nerveux se prépare. Bon, qu’est ce qu’on fait, maintenant ? D’abord, l’assistante sociale. Celle dédiée à ce service n’est pas là aujourd’hui, les autres sont surchargées, rappelez lundi. (Oui, parce que ÉVIDEMMENT, tout ça se passe un vendredi. Sinon, ce n’était pas drôle).  Attendez, on parle d’un gamin de 7 ans potentiellement à la rue, tout seul, qui ne parle pas un mot de français, là ! Houhou, y’a quelqu’un ? Moi ? Juste moi ?

D’accord. Pas le choix, j’appelle ce numéro. Je ne sais absolument pas ce que je vais trouver au bout, j’espère juste que ce bout saura parler français et m’indiquera où est le gamin. J’inspire un grand coup, et zou galinette. « Allo ? Oui ? Oui, euh, bonjour madame, euh voilà, je suis externe à l’hôpital, et euh, une patiente m’a donné votre numéro, et euh, vous êtes qui ? ». Toi aussi, essaie de ne pas trahir le secret médical dans des conditions pareilles.

Gros coup de bol, la dame a l’air de comprendre très vite, et d’ailleurs s’énerve parce qu’elle garde le petit, d’accord, mais c’est convenu que ce n’est pas gratuit et la mère a maintenant une semaine de retard, et puis en plus il est VIH +,  et ça elle ne savait pas au départ. Alors bien sûr elle a l’habitude, mais quand même c’est mieux de prévenir, comme ça elle met l’enfant avec les autres VIH+. Et puis ma patiente a intérêt à reprendre le boulot rapidement, sinon c’est son mari qui n’allait pas être content.

Scotchée, je comprends que je parle à la mère maquerelle du quartier. Évidemment, le fou-rire nerveux explose quand je raccroche voire un peu avant.

***

Mais l’urgence, c’est de rassurer la patiente : son enfant va bien, il est en sécurité chez, euh, une dame. Ouais, en sécurité à court terme, quoi. Puis, compléter le dossier, histoire de garder une trace de toutes ces nouvelles. Ensuite, aller voir ma chef, un peu fiérote de mon enquête, pour lui balancer toute cette misère.

Je vous le donne en mille… Transfert en Maladies Infectieuses.

***

Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ensuite, pour elle, pour son fils… Cette patiente restera un mystère jusqu’au bout. En tout cas, c’est sans doute celle pour laquelle j’ai fait le moins de grande-médecine-comme-dans-les-livres-pour-préparer-l’internat. J’ai adoré, en dépit de tout.

Fausse couche, vraie vie

25 oct

Il n’y a pas grand-monde ce jour-là aux urgences, son arrivée me sort de ma léthargie.

« Bonjour Madame, veuillez me suivre. Vous pouvez vous asseoir… Alors, racontez-moi ce qui vous amène ? » 

Merde, elle fond en larmes. Mauvais signe.

Elle est enceinte, elle est venue une semaine plus tôt pour être sûre, même que l’écho était normale. Elle est pliée en quatre de douleurs. Elle saigne. Elle angoisse, elle n’ose pas prononcer le mot de fausse-couche. « Ça porterait malheur. Et puis, c’est peut-être des jumeaux qui étaient superposés à l’écho, ils n’avaient pas assez de place pour deux, alors l’un d’entre eux s’est sacrifié ? ». Bon, ça ne va pas être facile.

J’évoque les différents diagnostics possibles, et tente de dédramatiser une éventuelle fausse-couche ; c’est bien ce qui se profile à l’horizon. Non, ce ne serait pas de votre faute. Oui, vous pourriez avoir d’autres grossesses sans problèmes. Oui, c’est fréquent, environ une grossesse sur 5. Je ne sais pas trop si le message passe, au milieu de ses mouchements ( ?) assez sonores. En tout cas elle s’arrête de pleurer, alors je lui prends ses constantes et lui palpouille le ventre.

L’interne arrive, l’examen gynéco commence avec moi dans le rôle du médecin. Effectivement, ça pisse le sang. Je pose mon spéculum et découvre… un truc bizarre. Je sais pas, le col est gonflé, mais surtout, là au-milieu, c’est, euh, quoi ? Interne chérie ? Me dis pas que c’est… si ?

Du matériel trophoblastique.

L’interne me tend la pince, un petit pot, et je commence à tirer sur les tissus, bloqués au milieu du col. La patiente gémit, elle doit douiller méchamment. Et soudain, je l’ai. Au bout de ma pince, un bout d’embryon.

Petit pot. Étiquette. Je ne le pose pas dans la bannette, je veux le descendre moi-même au labo. Seule dans l’ascenseur, avec ce petit bocal. Avec ce petit bout d’être humain. Avec ce mort qui a vécu. Je suis un peu paralysée… Je dessine timidement une croix de bénédiction, puis récite un Notre-Père, en communion avec cette petite âme déjà plongée dans la Béatitude éternelle, déjà auprès de Lui.

Finalement… Je crois bien que c’est elle qui me bénit.  :’)

Marraine

19 oct

Je n’oublierai jamais cette patiente.

Motif d’hospitalisation : prise en charge palliative d’une patiente de 72 ans, dans un contexte de néoplasie pulmonaire avec métastases hépatiques et cérébrales. Bienvenue en soins pall’.

Je me rappelle de son nom, son visage, son rire, ses yeux lumineux. Son mari était décédé, ils n’avaient pas eu d’enfants. Elle était croyante, catholique, d’une foi profonde qui avait guidé sa vie. Chaque fois que nous allions la voir dans sa chambre, elle essayait de nous convertir… « Vous savez, je vais mourir, je suis si heureuse de Le rejoindre !»… « Vous savez,  faut pas avoir peur, Il m’a rendue heureuse toute ma vie, Il veut faire pareil avec vous ! »… « Vous avez lu la Bible ? Vous devriez ! ». Autant vous dire que je riais beaucoup sous cape ma blouse.

***

Elle n’avait qu’une visite : sa filleule qu’elle avait élevée, protégée, aimée. Elle lui avait transmis sa foi. Ces deux femmes vivaient dans une incroyable complicité de cœur. Elles avaient traversé bien des choses ensemble, ça se voyait. La filleule ne parlait pas de Dieu, mais de sa marraine : « vous savez, dans les contes, les marraines ce sont des fées… ben Marraine c’est pareil : ma bonne fée. »… « Marraine a eu une belle vie, elle a aimé tous ceux qui se sont trouvé sur son chemin »… « Marraine a tellement de chance de pouvoir être là, quelle bulle de paix dans l’hôpital ! ».

Il y avait aussi la fille de sa filleule, une petite puce d’une dizaine d’années. Elle avait l’air de trouver tout ça normal, l’hôpital, les soins pall’… Elle passait des heures à dessiner près de Marraine, à lui tenir la main, à jouer avec le chien du patient d’à côté. Elle ne parlait pas beaucoup, mais elle chantait des cantiques, avec sa frêle voix d’enfant.

 ***

Marraine est restée quelques jours avec nous. Venir la voir était un bonheur, elle avait toujours le sourire. Elle voyait son ange-gardien, on notait hallucinations dans le dossier médical. Elle était béate, on écrivait état d’euphorie persistant. Sacrées métastases cérébrales !

 ***

Et puis, elle est décédée. Les mains croisées sur sa poitrine, tenant son vieux crucifix de bois. Sa filleule lui caressait la main et égrenait un chapelet en silence. La petite fille chantonnait, on l’entendait du couloir.

Evenou shalom alerhem !
Evenou shalom alerhem !
Evenou shalom alerhem !
Evenou shalom alerhem !


Nous vous annonçons la paix,
Nous vous annonçons la paix,
Nous vous annonçons la paix,
Nous vous annonçons la paix, la paix, la paix de Jésus !

Nous vous annonçons la joie,
Nous vous annonçons la joie,
Nous vous annonçons la joie,
Nous vous annonçons la joie, la joie, la joie de Jésus !

Nous vous annonçons l’amour,
Nous vous annonçons l’amour,
Nous vous annonçons l’amour,
Nous vous annonçons l’amour, l’amour, l’amour de Jésus !

Nous vous annonçons la paix,
Nous vous annonçons la joie,
Nous vous annonçons l’amour,
Nous vous annonçons la paix, la joie, l’amour de Jésus !

Femme battue

8 juil
Il est minuit trente, je rentre tout juste chez moi, l’eau de ma tisane chauffe encore. Tu vois, tu m’as touchée avec tant de force que j’ai trop besoin de t’écrire.
Tu t’es pointée aux urgences, et sur mon ordi s’est affiché ton nom, ton âge, 22 ans, et ton motif d’entrée : « traumatisme fermé mains/pieds/genoux». Encore une qui vient pour une entorse, je lui fais son bon de radio et j’irai dîner pendant ce temps là. Voilà ce que je me suis dit.
Je suis arrivée devant toi, je t’ai demandé ce qui t’amenait, et c’est ta petite sœur qui a répondu.
Ton mari t’a battue, et ce n’était pas la première fois. Ça a commencé après le mariage, tout de suite, très vite, et tu n’as rien dit, évidemment. Tu as été chez le kiné pour des « douleurs dans le dos », tu lui as dit que tu t’étais réveillée avec, comme ça un beau jour, non non tu comprenais pas.
Mais cette fois-ci, ta petite sœur était présente, et elle a vu la scène. Elle me raconte. Il t’a tordu le bras dans le dos, longtemps. Puis il t’a jetée par terre, bloquée contre le mur, et t’a frappée. Tu t’es roulée en boule alors c’est le dos, les jambes, les épaules qui ont pris. Tes vêtements sont déchirés. Ta sœur raconte tout ça, vite, très vite, elle est choquée. Toi je t’observe, tu ne dis rien, simplement ton mascara a coulé, et tu me regardes timidement. Ta sœur te prend la main, vous échangez un regard, et tu reposes tes yeux sur moi. Plus fort.
« Docteur, vous pourriez me faire un certificat ? Je veux porter plainte. »
Docteur?
Si tu savais que je n’ai que 22 ans, comme toi. 22 ans, putain.
Si tu savais que je ne suis qu’une petite fille soudain bien perdue dans sa blouse blanche, face à toi.
Si tu savais que j’ai envie d’aller chercher un adulte et de dire « pouce, c’est pas du jeu, il a triché ».
Mais tu n’as pas à le savoir. Ce soir, je suis la personne rassurante. Encourageante. Solide. La personne à qui tu peux un peu te raccrocher.
Alors, je t’examine. Hématomes. Contusions multiples. La radio montre une fracture du poignet. Je bous à l’intérieur, mon bide se tord, je pleure en-dedans. Mais devant toi, je reste calme. Je rédige mon certificat, en mettant bien comme on m’a appris à la fac : « la patiente déclare être victime d’une agression. Elle présente… ». Je ne peux pas certifier que c’est lui qui t’as fait ça, tu comprends.
Je vais chercher mon interne, pour qu’elle valide tout ça.
Je reviens te voir, te donne tous tes documents, et te laisse repartir. Ce soir, tu iras chez ta mère, et tu dormiras avec ta petite sœur. Tu dois y être en ce moment, peut-être que vous buvez la même tisane que moi, pour vous remettre de ce dimanche tumultueux.
C’est grâce à elles deux que tu es venue ce soir, c’est grâce à elles deux que tu iras demain chez les flics. J’espère.
Moi j’ai fait ce que je pouvais faire, j’ai fait semblant d’être un médecin. Je crois que c’est la première fois que c’est aussi difficile.

J’ai testé pour vous… faire de la médecine en chirurgie

2 juil
Je sais, je sais, j’écris peu. Excuse-moi.
Promis, je me flagelle tous les soirs un bon quart d’heure en pensant à toi et au blog. Mais pas trop fort, ça me ferait mal au dos (faut pas déconner non plus). Puis mon dos, en ce moment, j’y tiens : j’en ai besoin pour rester debout toute la journée au bloc. Eh ouais, je suis en stage de chirurgie.
Et même en chirurgie, on arrive à essaie de faire un (petit) peu de médecine. Et c’est beaucoup plus rigolo qu’ailleurs. Ou plus triste, je sais pas encore bien.
***
Par exemple, avec la dame du Quatre. (En chir, on s’en fiche des noms, car « c’est à ça que servent les numéros de chambres, non » ? (Mon chef est formidable).
Opérée pour un sale truc, son état s’améliore de plus en plus chaque jour. Et puis soudain, le drame : elle respire moins bien, elle a des nausées, et « oh dis donc j’me sens pas bien », qu’elle dit. Son ECG précédent était moche, on en refait un nouveau. On va gentiment voir un cardiologue la bouche en cœur, on choisit le gentil qui est là le lundi-mercredi-jeudi matin (j’ai appris ses horaires par cœur). On, c’est ma co-externe et moi.
Le cardiologue, il a beau être gentil, il pose quand même la question qui tue :
« Et l’auscultation, ça donne quoi ? ».
Euh… (échange de regards désespérés).
Ben merde. Trois semaines en chir m’ont suffi pour oublier l’existence de mon stétho, et a priori, au vu de ses pommettes écarlates ma co a fait pareil. Aucune de nous deux n’a ausculté le patient, et on se sent un peu con. Surtout quand on entend des bons gros crépitants dans ses bases pulmonaires. Ah bah oui, ahem, effectivement, insuffisance cardiaque gauche, ça explique son petit malaise. Voui.
Allez zou, au Lasilix comme les autres, et que ça pisse !
***
Quelques jours plus tard, l’infirmière vient nous dire que le monsieur du Six respire moins bien. L’interne nous regarde et nous dit : « allez négocier un scan tho pour suspicion d’embolie pulmonaire ». SANS VOIR LE PATIENT. Le chir, ce héros.
Sauf que ma co-externe et moi, le coup des crépitants de la dame du Quatre nous a suffit. On va dans la chambre, et effectivement le patient est dyspnéique. On sort le stétho, on le met dans nos oreilles bien dans le bon sens, on tire un peu la langue et on se concentre.
Aloooors…
Coté face, bruits du cœur réguliers, pas de souffle audible, la vie est belle.
Coté pile, pas de bruits surajoutés, murmure vésiculaire symétr… Ha nan, pardon. Abolition du murmure vésiculaire en haut à gauche. (En vrai, on a dit apex gauche, mais là c’est à vous que je parle et vous l’apex… j’ai comme un doute).
Alors on a demandé une simple radio  du thorax. Qui a montré un petit pneumothorax.
(On est quand même deux supers externes, soit dit  en passant).
J’avoue mon crime, j’expie ma faute: j’ai savouré la tête de l’interne.
Allez zou, promis, je pars me flageller.

M. Échec aurait-il réussi quelque chose?

6 juin
Dans ma tendre enfance de carabine, je n’avais pas le blog, mais j’écrivais déjà. J’ai gardé ces textes, et aujourd’hui je m’y suis un peu replongée. Alors, autant celui sur mon voisin de palier de l’époque est parti à la poubelle et a même été effacé de la poubelle et plus personne ne le lira jamais et je peux recommencer à respirer, autant je publie celui-ci, là, qui suit.
                                                             ***
1/ M. Échec s’appelle M. Échec, donc déjà ça sent pas bon pour lui.
J’étais quand même super perspicace, à l’époque.
2/ M. Échec est insuffisant cardiaque, il a donc des œdèmes suintants.
Pour ceux qui ne font pas partie du corps médical, ça veut dire que des gouttes d’eau sortent de ses jambes, et au bout de deux heures, une petite flaque se forme à ses pieds. Flippant.
3/ M. Échec est insuffisant rénal, les diurétiques lui sont donc interdits: on lui tuerait ses reins sans espoir de résurrection.
4/ M. Échec est artéritique, on ne peut donc pas lui mettre des bas de contention pour faire diminuer les œdèmes.
5/ M. Échec a un mauvais retour veineux, il a donc des ulcères très moches. L’eau des œdèmes n’arrange rien, évidemment.
6/ M. Échec est diabétique depuis de longues années, l’état de ses pieds est donc épouvantable. Pas encore le mal perforant plantaire, mais pas loin. Associé à ses lésions des jambes et à ses œdèmes, cela lui fait des membres inférieurs vraiment affreux.
7/M. Échec, avec tous ces problèmes, a un métabolisme un peu déglingué. L’effet des médicaments n’a donc plus rien de scientifique mais relève plutôt de la loterie. Par exemple, on a beau avoir arrêté son traitement anticoagulant depuis 5 jours, son INR reste à 4,6.
Pour ceux qui ne font pas partie du corps médical, sachez que son sang est  beaucoup trop « liquide ».
Et que comme  ça me saoule de réécrire « ceux qui ne font pas partie du corps médical » à chaque fois, à partir de maintenant, vous êtes surnommés les Moldus. Voilà, les médecins sont des sorciers, et ma fac, c’est Poudlard. Cool.
Outre cet INR à 4,6, le bilan du jour montre une perte de 4 points d’hémoglobine en 24h. Avec une recherche de sang dans les selles positive. Conclusion : le patient saigne de l’intérieur.
8/ M. Échec a un début de maladie d’Alzheimer, il est donc un peu ingérable. Du genre à appeler en pleine nuit pour avoir du chocolat « du-dessus de l’armoire », à uriner sur ses jambes (décidément ses ulcères n’ont aucune chance), ou encore à refuser la FOGD.
Chers Moldus, apprenez que FOGD signifie Fibroscopie Oeso-Gastro-Duodénal, et consiste en l’introduction d’une petite caméra par la bouche et l’observation du tube digestif haut. Dans le cas de M. Échec, une FOGD permettrait de repérer le saignement, et éventuellement de faire un geste pour arrêter l’hémorragie.
Mais là, M. Échec la refuse.
9/ Sa perte de sang aggrave ses insuffisances cardiaque et rénale. Ce qui majore donc les œdèmes, ce qui amplifie son artériopathie, ce qui…
Vous avez compris.
10/ J’avais écrit tout ça il y a une semaine… Et voilà, M. Échec est décédé hier.
Il était ce qu’on appelle une « impasse thérapeutique ». Logique irréfutable de ces « donc » accumulés, traçant une route directe vers la morgue, malgré tout le panel de médocs à notre disposition.
Alors apprendre à être médecin, ce n’est pas seulement étudier la médecine. La médecine ne pouvait rien pour M. Échec.
Apprendre à être médecin, c’est aussi apprendre à gérer ces situations. Ou plutôt à se laisser dépasser par elles (?), en en tirant malgré tout quelque chose de positif.
Par exemple, M. Échec m’a appris l’humilité médicale. Je lui devais bien ça, un p’tit peu de réussite…
***
NB: 3 ans après, je me rappelle vraiment très bien de ce patient, son nom me vient spontanément, et je vois encore sa tête… C’est assez rare pour être souligné.

Dimitri

25 mai

Dimitri est mort.

Alors forcément, ça ne vous dit rien, surtout que le prénom n’est pas le vrai : cherchez pas, vous n’avez aucune chance.

Dimitri est mort.

La nouvelle s’est répandue aujourd’hui chez les externes. Les internes, encore nouveaux dans l’hosto, ne le connaissaient presque pas. Quand aux médecins des services « dans les étages », ils sont comme vous : ils n’ont aucune chance.

Parce que Dimitri, c’est aux urgences qu’on le rencontrait, en bas. Il venait environ une fois par semaine, si ce n’est plus. Il arrivait vers 20h, amené par les pompiers. Le plus souvent, il était juste très alcoolisé ; parfois, il allait jusqu’au coma ; de temps en temps, une mauvaise chute entrainait des points de suture. Puis il repartait au matin, les infirmiers lui ouvraient la porte en grand, et marquaient ensuite tranquillement « fugue » dans le dossier. Ça arrangeait tout le monde : les papiers, le paiement, tout ça, c’était un peu compliqué… Dimitri était SDF.

Alors voilà, il passait la nuit aux urgences, il repartait dans la rue au matin, et revenait quelques jours plus tard. C’était Dimitri, quoi.

Et Dimitri est mort.

Tous les externes le connaissaient. Dimitri, c’était le vieil habitué des urgences. Il avait même sa place attitrée. On s’y est tous attaché, et voir son nom dans le tableau de garde nous donnait le sourire. Certains en avait même fait un porte-bonheur : "garde avec Dimitri, dodo à minuit". Et le lendemain de garde, pour savoir comment ça s’était passé: "c’était bien ta garde ? Y’avait Dimitri ?"

Lui et moi, nous nous sommes croisés à trois reprises. La première fois, il m’a appris la méfiance vis-à-vis des patients endormis. Faut dire, il avait failli me foutre un pain dans la gueule quand j’avais checké son réflexe photo-moteur avec ma petite lampe. Bon, au moins, il n’était pas dans le coma. La seconde fois, ce n’est pas moi qui m’en occupais, mais son ronflement et son odeur avaient ajouté du charme à la garde. La troisième fois, on a enfin échangé quelques mots, il était un peu réveillé. Il m’a demandé en mariage. Puis il m’a vomi dessus. Puis il s’est endormi. Bref instant d’humanité.

Et Dimitri est mort.

C’est un choc pour tout le monde. Dimitri, personne ne pensait qu’il mourrait un jour. La question ne se posait pas. Il était simplement là, pas vraiment malade, juste déglingué par la vie et l’alcool. Un médecin faisait parfois une tentative pour le calmer sur la bière et la vodka, Dimitri souriait, puis il partait en disant au revoir, à bientôt. Et il revenait, le bougre ! Et nous l’accueillions, les urgences ouvraient les bras au fils prodigue qu’il n’était pas, Dimitri retrouvait son brancard et sa place habituelle. La routine.

Et Dimitri est mort : une crise cardiaque, alors qu’il faisait la manche au soleil. Il avait 46 ans.

Sa vie a été assez moche, j’espère que sa mort est belle.

A bon entendeur, salut. (Jésus, je dis ça, je dis rien).

Angélique, marquise des anges.

2 mar

Il est une fois une femme et un homme qui s’aiment très fort. Ils veulent beaucoup d’enfants, sept il me semble. Affreux cathos…

Un an tout pile après leur mariage, ils nous annonçaient que l’utérus de Madame était squatté par un petit être, très vite surnommé Darling.

A l’échographie du second trimestre, Darling s’est révélée être une fille…porteuse d’une malformation congénitale. Avec une délicatesse digne de Dr House, le médecin leur a annoncé la très courte espérance de vie de cette petite fille, « autant en finir tout de suite » a-t’il dit. Ce n’est pas ce qu’ils ont choisi, malgré la pression médicale, familiale, sociale.

Darling est née il y a trois mois tout pile aujourd’hui. Mais maintenant, nous l’appelons Angélique.

Juste après sa naissance, elle a subi deux opérations, puis elle a passé une semaine chez elle avant de devoir revenir à l’hôpital. Les médecins l’ont placée sous respirateur artificiel ; les perfusions se sont accumulées.

Il y a deux jours, j’ai compté : 27 tuyaux s’entremêlaient autour de ce petit corps de 4 kilos. Le respirateur produisait le bruit d’un moteur d’avion; le reste était une bulle de silence, dans laquelle ses parents étaient plongés.

Alors, même les médecins ont fini par comprendre. Hier, ils ont débranché un à un les tuyaux, et ils ont placé Angélique dans les bras de sa mère. Cette dernière a senti le dernier souffle de sa fille effleurer sa peau.

« Ça valait le coup », m’a-t-elle dit.

Mme C., le gentil médecin et la communion des saints. Et l’aspirateur, aussi.

17 jan

Ça fait longtemps que je n’ai rien écrit, c’est un fait. Euh… niveau phrase d’accroche, je ne suis pas sûre d’envoyer du rêve. Bon, c’est pas grave, après tout, j’ai envie de dire que voilà, quoi.

Définitivement, je tiens mon accroche.

J’ai rien écrit parce que je ne savais pas trop quel sujet aborder. Et puis en fait, j’en ai conclu que si je voulais faire un article sur l’aspirateur idéal pour l’appart’ étudiant, je pouvais (j’le ferai pas, je vous rassure). Le monde ne m’appartient pas (pas encore, mais vous verrez un jour, et ce sera quelque chose), mais ce blog, si.

Aujourd’hui, je vais donc vous parler de Madame C., que j’ai vue en consultation de médecine générale. Le médecin que je suivais est vraiment chouette, en plus il est catho. Bon, certes, il ne croit pas vraiment, mais il tient le bon bout. Ou alors il en est pas trop loin, du bout. Le bout de quoi d’ailleurs ? Pétard, un jour, je ferai un billet sur les expressions loufoques.

Bref. Il me raconte un peu sa vie à elle (Mme C.). Elle vient d’une famille de glandus finis, y’en a pas un qui bosse. À 20 ans, elle revendiquait l’envie de faire des gosses à suffisamment d’hommes différents pour que les pensions alimentaires lui permettent de vivre. Aujourd’hui, elle a 43 ans, elle habite une petite maison poisseuse avec une basse-cour aux conditions hygiéniques douteuses. Et pour ceux que ça intéresse, 3 maris lui ont suffi, à raison d’un enfant par mari, sauf le dernier avec qui elle s’est un peu loupée, faut dire, pas de bol, c’était des jumeaux. Donc 4 enfants, bande de ptits malins. Qu’elle n’a jamais aimé, qu’elle n’a jamais détesté. Ils étaient là, quoi.

Et sinon, elle fume, elle boit, elle ne fait pas grand-chose d’autre. Ah si, bien sûr, elle joue au tiercé. La preuve par A+B que les clichés ne sortent pas de n’importe où.

En gros, à ce niveau-là de l’histoire, je n’ai pas beaucoup de sympathie pour Mme C.

Mais voilà t’y pas qu’elle vient voir son médecin, lui-même étant  accompagné ce jour-là, d’une jeune,  brillante  et pétillante stagiaire. Oh, chuuuuuuut, j’en rougis.

Bref. Alors déjà, Mme C. arrive avec son fils, pour deux consultations différentes, sur un RDV donné. Je ne l’aime pas beaucoup plus que deux lignes au-dessus, donc.

Elle est diabétique, type I. Elle a fait sa prise de sang, et « vraiment docteur c’est hors de question que j’en fasse une tous les mois, docteur, faut pas pousser moi ça me fait mal, et en plus on parle du trou de la sécu mais alors comment ça se fait qu’elle me paye une prise de sang par mois docteur ? »

C’est ça, ma vieille, fait passer ta peur des piqûres pour une tentative citoyenne. Que j’lui réponds de suite. À l’intérieur de ma tête, je vous rassure. (Brillante, la stagiaire, hein ?)

Le médecin lui renouvelle son ordonnance, puis on peut passer à son fils qui "a tombé"  et s’est cassé l’ulna. Oh la feinte, normalement j’ai largué tout mon lectorat un-médical (et le dictionnaire de Word aussi). Bon allez, vous vous coucherez moins bêtes ce soir, l’ulna, c’est le cubitus. Ça sert à çà, les 10 ans d’études en vrai.

Je me disperse, excusez-moi.

Fin de la consultation du fils, la mère repart à la bataille. Elle veut qu’on lui explique son diabète. Le médecin fait une phrase avec pancréas, sucre, glycémie, insuline, malade, compliqué, compliqué, compliqué. Le fils croit comprendre, et donne avec les même mots une version disons… édulcorée. Très très un-médical, voire complètement fausse. Qu’elle ne comprend pas non plus. Le médecin est un peu lassé je crois, donc approuve le fils et ignore l’incompréhension plus que lisible dans les yeux de Mme C.

Et là, c’est le drame.

Oui ce billet manquait un peu de suspense.

Voilà-t’y pas que ma fibre empathique se réveille. Cette dame ne comprend pas sa maladie, ni le pourquoi de ses douloureuses prises de sang, ni les risques, ni pourquoi sa vie n’est pas si douce que cela. Je trouve ça quand même un peu dur, comme d’être prisonnier d’une cage sans barreau.

Et si on est lucide, on ne peut pas lui expliquer, parce que la salle d’attente est pleine, que la fatigue est là, que son Q.I. ne vole pas bien haut, qu’elle n’incite pas beaucoup à la patience ou bienveillance. Parce qu’on est humains, voilà tout. Que la gentillesse ça va bien mais c’est pas possible tout le temps ma bonne dame.

Alors le médecin lui a dit au revoir, bonne journée. Et moi, avec ma fibre empathique qui clignotait à qui mieux-mieux, j’ai eu le sentiment d’un abandon. C’est vrai quoi, s’il se fut agi d’une petite dame charmante prête à  refiler sa confiture maison, je ne suis pas sûre qu’il ne lui aurait pas expliqué un peu plus. En tout cas, il l’aurait rassurée, avec sa voix de gentil médecin.

Du coup, Mme C., je l’ai aussi saluée d’un au revoir, bonne journée. Mais j’ai rajouté : « et que Dieu vous bénisse ! » , juste à l’intérieur de ma tête, ou plutôt juste à l’intérieur de mon cœur cette fois-ci. Mais comme y’a une oreille qui écoute à cet endroit, ce ne fut point en vain. J’espère, je crois, je sais.

Quand même, heureusement que je suis catholique.

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